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Exceptionnel Rigoletto aux Chorégies d’Orange

Leo Nucci est Rigoletto

Exceptionnel Rigoletto aux Chorégies d’Orange - Zibeline

Le baryton italien atteindra bientôt le chiffre de 500 pour son interprétation du rôle-titre ! A 75 ans, et depuis 1973, il roule sa bosse avec énergie et une expression dramatique étonnante ! Leo Nucci s’incarne totalement dans Rigoletto, d’après Le Roi s’amuse de Victor Hugo. La voix n’a certes plus l’éclat de ses 40 ans, mais reste vaillante, percutante, et son jeu est prenant : veste dorée du bouffon, pantalon noir, il claudique en criant l’amour pour sa fille Gilda, la haine des courtisans, la vengeance. Emmanuelle Favre a posé sur scène, une immense tête de clown, terrassée, prolongée par un long piquet de bois, yeux fermés, langue énorme sortant de la bouche atterrissant sur la scène, servant, en outre, de toboggan pour cette société dépravée de la Cour de Mantoue, courtisans aux magnifiques costumes signés Katia Duflot, plus « Années Folles » que Renaissance : effet saisissant ! Ce clown triste sera le jeu, l’enjeu de toutes les intrigues, amoureuses, politiques. C’est aussi le toit de la maison du bouffon. Charles Roubaud dynamise l’espace en créant plusieurs niveaux : monde de perversion où tous s’épient ou s’ignorent ; le drame de Rigoletto se joue pendant qu’on danse et boit. Superbes lumières de Jacques Rouveyrollis. L’apport vidéo de Virgile Koering et les appuis chorégraphiques de Jean-Charles Gil sont un relief esthétique essentiel. Celso Albelo est un Duc de Mantoue brillant, voix solide. Le si naturel de La donna è mobile claque dans le Théâtre antique de manière insolente, malgré les passages ornés qui précèdent, plus poussifs. Nadine Sierra est une exceptionnelle Gilda, vocalement, scéniquement, une prouesse à 29 ans ! Dans son air Caro nome, legato sublime, puis notes piquées sur la cadence et un contre mi bémol ciselé, allongée sur le dos, jambe droite se balançant dans le vide, bras dessinant des arabesques ! Et que dire du duo Si, vendetta, bissé avec la bémol pour Nucci et contre-mi bémol pour Sierra. Public debout ! On attend toujours les graves de Sparafucile ; on n’est pas en reste avec le fa de Stefan Kocán qui résonne encore sous la statue d’Auguste ! Tous les seconds rôles sont excellents : très beau quatuor final, avec la chaude et belle voix de Marie-Ange Todorovitch (Maddalena). Les chœurs des opéras d’Avignon, Monte-Carlo et Nice sont le 4ème personnage essentiel de l’ouvrage. La publicité en a vulgarisé certains : scorrendo uniti, immortalisé dans la pub du jambon d’Aoste ! Le génie de Verdi aura été de dépasser ses confrères Rossini, Bellini, Donizetti par cette présence polyphonique qui sert et dynamise l’action. L’orchestre Philarmonique de Radio-France est magnifique : des cordes envoûtantes, vents et percussions très présents, sous la direction enflammée de Mikko Franck. Une grande soirée !

YVES BERGÉ
Juillet 2017

Rigoletto de Giuseppe Verdi aux Chorégies d’Orange a été joué le 8 juillet

Photographie : Rigoletto © Philippe Gromelle