"Qui peut encore se tenir sur la rive et trouver sublime le naufrage du Titanic ?" Une philosophie de la violence selon Elsa Dorlin

Légitime défenseLu par Zibeline

• 29 juin 2020 •

Elsa Dorlin, philosophe revigorante

La philosophe Elsa Dorlin enseigne à l’Université Paris VIII, dans le Département de Science politique. En 2009, elle a reçu la médaille de bronze du CNRS pour l’ensemble de ses travaux sur  le genre et l’épistémologie féministe. Son ouvrage Se défendre, une philosophie de la violence, publié en 2017, a été réimprimé depuis au format poche par les éditions La Découverte. Un livre court, mais dense, où elle retrace une « généalogie de l’auto-défense politique ». Sa réflexion s’appuie sur un travail d’historienne très documenté, pour comprendre la façon dont les êtres humains opprimés par d’autres en arrivent à se révolter.

Le 7 février dernier, Elsa Dorlin était l’invitée de l’Université Populaire Marseille-Métropole (UPOP) à la bibliothèque de l’Alcazar. Elle a commencé par expliquer pourquoi elle travaille sur le temps long de l’histoire, à partir de l’archive, y compris celle du présent : « parce que cette ontologie* de la trace est éminemment politique ». Ce sont les vainqueurs qui archivent ; elle a voulu aller voir du côté des vaincus.

Double obstacle

Bien des groupes minorisés, rappelle la philosophe, se sont insurgés. Dans l’Antiquité, les révoltes serviles ont secoué Rome. Les suffragistes anglaises ont appris le ju-jitsu. Le ghetto de Varsovie s’est soulevé. Toutefois pour mettre en branle ce qu’elle appelle une « éthique martiale de soi », il faut à chaque fois s’extraire d’un discours extrêmement rodé, qui délégitime l’insoumission. Au XVIIe siècle, si l’on en croyait John Locke, l’un des inspirateurs de la notion d’« état de droit », la légitime défense, qui permet à quelqu’un d’user de violence si sa vie est en péril, ne s’applique pas aux esclaves parce qu’ils ne sont pas propriétaires d’eux-mêmes.

L’obstacle est parfois explicite, parfois plus insidieux, intériorisé. « Sans défenses », les femmes doivent désinhiber leur capacité à porter un coup à leurs agresseurs. « Leur corps a appris à ne jamais avoir confiance en lui-même, voire que plus il se défendra, plus il sera battu. » Pour Elsa Dorlin, le même discours est à l’oeuvre dans nos mouvements contemporains, où les mots d’ordres restent pacifiques, afin de ne pas décupler les violences policières. Si un quartier populaire s’embrase, si un syndicaliste déchire une chemise patronale, si une vitrine de banque est brisée, « c’est indéfendable moralement, ce n’est pas de la politique, c’est de la colère ». L’espace-temps que tentent de préserver les Zadistes face à l’ultralibéralisme appelle l’envoi de blindés. Les Gilets Jaunes ramassent leur yeux et leurs mains en manifestation, mais ils l’ont bien cherché. « Déjà, pendant l’histoire coloniale, le colon pacificateur était glorifié face au sauvage ».

Le vivant qui se défend

La jeune femme s’interroge sur le passage à l’auto-défense pour des conditions d’existence digne. Pour la simple survie, de plus en plus. « Qui est épargné aujourd’hui ? Qui peut encore se tenir sur la rive, se sentir en sécurité et trouver sublime le naufrage du Titanic ? Jusqu’à quand ? » Face à l’empoisonnement, à la destruction du vivant opérée par le capitalisme, elle prévoit que la violence sera le seul et l’ultime recours. « Même si je ne crois pas à sa romantisation », précise-t-elle.

Ce jour-là, dans l’auditorium feutré de l’Alcazar, une personne du public lui a demandé : « Une fois qu’on aura repris le droit à la violence, ce qui fait peur c’est l’après, est-ce qu’on va savoir se contrôler ? » Elsa Dorlin a répondu « C’est un luxe de penser à l’après quand on joue sa survie. Il nous reste quoi, 20, 30 ans ? Pas le temps de se demander comment ça va finir si on se défend. »

Le rôle d’un philosophe est de fournir des armes intellectuelles que chacun puisse fourbir. Celle-ci réussit brillamment à exposer les méthodes transversales à l’esclavage, au colonialisme, au patriarcat, au néo-management. Ainsi que les usages subversifs qui leur ont été opposés. « Se défendre, c’est aussi prendre soin de nous, dit-elle. Comme les Black Panthers américains, qui ne se sont pas seulement entraînés au kung fu et au maniement des pistolets, mais ont organisé des dispensaires, garderies, cours du soir, ciné-clubs. » Une intuition partagée par les Communards de 1871 en France, les révolutionnaires espagnols dans les années 30, les kurdes du Rojava aujourd’hui.

Devant sa fermeté de propos, Jean-Pierre Brundu, souriant pilier de l’UPOP, a conclu la conférence benoîtement : « C’est peut-être le moment de se rappeler de notre Marseillaise. Aux armes, citoyens ! »

GAËLLE CLOAREC
Février 2020

* Ontologie : théorie de l’être, étudié à travers ses propriétés (possibilité, durée, destin…)

Elsa Dorlin donnera une nouvelle conférence sur le thème Se défendre, une philosophie de la violence à la Casa Consolat le lundi 29 juin.

À lire
Se défendre, une philosophie de la violence
Elsa Dorlin
Éditions La Découverte, 11,50 €

Photo : -c- G.C.

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