Antoine et Sophie font leur cinéma au Bois de l’Aune

Lectures cinéphilesVu par Zibeline

Antoine et Sophie font leur cinéma au Bois de l’Aune - Zibeline

Ne vous attendez pas à une analyse filmique érudite, emplie de champs, contre-champs, zoom, travellings, cadrages, contre-plongée ou autres plans plus ou moins rapprochés ! Le Collectif ildi !eldi ! nous offre une vision beaucoup plus personnelle du cinéma en adaptant au théâtre les textes d’Olivia Rosenthal. Antoine et Sophie font leur cinéma, en parlent, s’exposent, leur vie devient objet, image, à l’instar de celles projetées sur l’écran, démarche en miroir déformant/déformé, où tout se ré-interprète. On revisite la dernière scène des Parapluies de Cherbourg de Jacques Demy, avec la belle et fragile Catherine Deneuve, Geneviève, (« elle dont la carrière n’a pas été détruite par une comédie musicale ‘en rose’ »). Antoine à la console de projection joue de la matière filmique comme un DJ, fait se frotter les images, les sons, fige, accélère, ralentit, revient, remonte le temps, déroge, dérange les agencements initiaux, ressasse inlassable, à l’instar du monologue de Sophie, qui tisse et retisse les mêmes séquences, laissant d’infimes variations s’immiscer dans le discours avec une subtilité toute durassienne, décryptant, dans la fadeur élémentaire du discours convenu, l’essence même de la tragédie. Les larmes de Sophie coulent projection après projection alors qu’elle est aux côtés de son « seul et unique amour » (on se doute d’ailleurs qu’à chaque fois ce n’est pas forcément le même), et elle tente de comprendre la raison de ces pleurs qui finalement n’ont pas grand-chose à voir avec le film, ni avec sa vie, mais puisent dans un humus plus vaste… inanité des êtres et de leurs sentiments si profonds soient-ils face au temps, à l’Histoire? Ne vous y méprenez pas ! On rit beaucoup, la gravité se pare avec élégance d’humour et le ton rappelle parfois celui des Rubrique-à -brac de Gotlib.

Plus encore dans la deuxième partie du spectacle qui s’attache à déceler les mécanismes de la peur à partir des Oiseaux d’Hitchcock. Entre la présence lancinante des volatiles qui sans raison aucune se liguent contre les humains, et l’angoissante question, pourquoi James Stewart et Kim Novak sont absents du film, Sophie se débat, jongle avec ses obsessions, ses désirs. La futilité des propos se délite, laisse transparaître des zones d’ombre dans lesquelles chacun peut être happé. Le tout s’emporte dans un rythme soutenu, où se mêlent profondeur et incongruités avec une malicieuse délectation.

MARYVONNE COLOMBANI
Septembre 2016

Le 20 septembre
Salle du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence

Photographie ildi !eldi !© J.Oppenheim

Théâtre du Bois de l’Aune
1 Place Victor Schoelcher
13090 Aix-en-Provence
04 88 71 74 80
boisdelaune.fr