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Un premier film délicieusement subversif au programme des 13e Rencontres FFM à Marseille

Le Viol du Routier

Un premier film délicieusement subversif au programme des 13e Rencontres FFM à Marseille - Zibeline

D’abord, il y a le noir et blanc. La ville. La rue. Le road trip. Il y a deux filles au naturel de leur jeunesse. Sacs à dos, libres de toute attache, elles vagabondent de la Bretagne à Marseille, Montpellier, Lisbonne. Elles dorment où elles peuvent, abordent les hommes, et « se les font ». Elles sont sœurs de La Fiancée du Pirate (Nelly Kaplan), cousines germaines des Petites Marguerites (Vera Chytilova), de Céline et Julie ( Rivette). Pour repères, la Nouvelle Vague, le ciné au féminin des Seventies mais encore les films de réalisateurs peu orthodoxes : le Blier des Valseuses, le Kassovitz de la Haine, les Belvaux, Poelvorde et Bonzel de C’est arrivé près de chez vous. Autant dire que Le Viol du Routier de Juliette Chenais de Bussher présenté le 9 octobre par Les Rencontres Films Femmes Méditerranée en présence de la réalisatrice, ne joue la carte ni de la convenance, ni du convenu, qu’il s’y parle cru et fort, au risque de déranger !

Putes, grognasses, poules, garces, greluches, pouffiasses, emmerdeuses, gros cul, cocottes, bourrins, veaux, fillasses… Ah les jolis mots à rapper pour nommer les femmes, et dont les protagonistes du film, Tamara et Gabrielle, se parent dans une provoc insolente, comme elles reprennent à leur compte dans une séquence drôle et grinçante, face à la caméra l’inventif discours fleuri de la drague façon poids lourds. L’agrémentant par le vocabulaire et l’accent, belges ou canadiens. Violeuses et plus jamais violées. Harceleuses et plus jamais harcelées. Ailleurs, elles renifleront des slips de mecs, et comme Depardieu et Dewaere dans une des scènes cultes des Valseuses, reconstitueront le profil sexuel de leurs utilisateurs, évaluant leur potentiel d’amants : « Rien que le renifler, je me sens vierge ! » se pâme l’une d’elles en enfouissant son visage dans le sous-vêtement. Gabrielle mime un viol sur Tamara en pleine rue. La subversion par le dynamitage des stéréotypes et par l’inversion des rôles.

Elles assument, font face. Seules ou en duo, elles nous regardent. Font un peu peur devant un stand de tir, déformées derrière des vitres, ou encore quand elles parlent de la mort avec une froide impassibilité. Elles ne sont pas si fortes pourtant ces filles ! Elles ne sont toujours pas à l’abri des relations non consenties mais surtout, elles ne sont pas davantage à l’aise dans le consentement.

Tamara, la Juive, voudrait bien arrêter la fuite en avant, trouver une relation amoureuse stable. Mais esquintée par des traumas passés, elle refuse la tendresse du Sans-papier arabe qui la lui propose. En essuyant ses larmes, cheveux au vent, le flou de la route derrière elle, elle chante a cappella Nationale 7 de Charles Trenet. Les paroles ont changé : la joyeuse « route des vacances » y devient le lieu des violences sexuelles perpétrées à l’arrière des camions ou des berlines. Elles ne jouissent guère, nos routardes rebelles. L’« air du froid » de Purcell souffle sur les scènes de baise. Malicieuse bande-son en contrepoint, en contre-chant, extra ou intra-diégétique, qui convoque Jean-Claude Vannier, Léo Ferré, Cédric Le Doré, Michel Jonasz, mais aussi le Roi Arthur de Purcell, La Traviata de Verdi, la Sonate au clair de lune de Beethoven. Et finit, quand tout bascule, par Samson et Dalila de Camille Saint-Saens. Pour interpréter le duo de choc, Flore Abrahams et Clémence Laboureau, très convaincantes. Le Viol du routier est le premier long-métrage de Juliette Chenais de Bussher . Un « film guérilla » où elle a été sur tous les fronts et qui témoigne d’une belle énergie. Une réalisatrice à suivre, assurément.

ELISE PADOVANI
Octobre 2018

Photo -c- Juliette Chenais de Bussher