Montpellier donne de la voix à l’opéra romantissime de Massenet

Le triomphe de CharlotteVu par Zibeline

• 18 mai 2021⇒21 mai 2021 •
Montpellier donne de la voix à l’opéra romantissime de Massenet - Zibeline

Destiné jusqu’à la dernière minute à une captation vidéo et finalement donné en représentation publique le 20 mai, le Werther de Bruno Ravella, créé à l’Opéra national de Lorraine en 2018, a fait l’objet d’un ajustement adapté aux nouvelles mesures sanitaires par José Darío Innella. De même que les chanteurs se tiendront à une certaine distance les uns des autres, les musiciens de l’orchestre se voient dispersés sur un parterre vidé de son public (et de ses sièges). L’expérience se révèle assez fascinante : on se plonge à la fois dans l’action scénique et dans les échanges souvent musclés entre les pupitres, où le son se fait plus large et englobant qu’à l’accoutumée. Des deux côtés, quelques ajustements se feront sentir : ce toit ou ce rideau qui peinent à se rabattre, ou encore ces quelques passages revus par l’orchestre, avec ou sans les chanteurs, entre deux actes. Le tout promet, pour la représentation publique, un spectacle assez renversant, dans tous les sens du terme. Le mérite en revenant tout d’abord à la direction affûtée de Jean-Marie Zeitouni, plutôt à l’aise dans l’exercice et particulièrement aguerri dans le répertoire. Mais également à une mise en scène dont la sobriété bienvenue se voit constamment compensée à la fois par l’énergie musicale à l’œuvre et par l’élégance de ses échappées symboliques. Lorsque les salons bourgeois proprets se fissurent, lorsqu’un toit se soulève ou s’ouvre sur une nuit enneigée, la trouée se double toujours d’une percée musicale. Constamment enfiévrée, prête à exploser à tout instant, la partition ne renie ici rien de son lyrisme désespéré. Du Sturm und Drang encore timide de Goethe au désespoir assumé du post-romantisme, la psychologie fracturée du rôle-titre a laissé la place à un brûlant portrait de femme. Il faut dire que Charlotte a ici la voix et la présence tout bonnement ahurissantes de l’immense Marie-Nicole Lemieux, qui semble trouver là le rôle de sa vie et fera certainement date parmi ses meilleures interprètes. Entière, puissante, dans la tendresse immense de son medium, dans la sensualité de ses graves et dans le désespoir franc de ses aigus, la grande soliste ne fait qu’une bouchée du pourtant robuste Mario Chang, qui défend cependant son rôle avec beaucoup de conviction malgré quelques difficultés de prononciation. De dos, dans ses pianissimi, comme dans son articulation irréprochable, la voix de Lemieux bouleverse tout sur son passage, et garde toujours un cran d’avance sur l’orchestre pourtant omniprésent. Ses duos avec l’impeccable Sophie de Pauline Texier, au timbre et à l’articulation ravissantes, sont de grands moments. Les hommes ne sont pas en reste : Jérôme Boutillier est un Albert solide et émouvant, et Julien Véronèse un Bailli plus que convaincant. Mais ce Werther demeurera un triomphe éclatant de Charlotte.

SUZANNE CANESSA
Mai 2021

Spectacle vu dans le cadre d’une représentation destinée aux professionnels.

À venir
20 mai à 18h
Opéra Orchestre National, Montpellier
04 67 60 19 99 opera-orchestre-montpellier.fr

Photo : Marie-Nicole Lemieux © Marc Ginot