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Le géant Berezovsky : un feu d’artifice à La Roque d’Anthéron

Le Titan subtil

Le géant Berezovsky : un feu d’artifice à La Roque d’Anthéron - Zibeline

Avec un programme entièrement russe, qui semblait vouloir défier les limites humaines, Boris Berezovsky, invité régulier du Festival international de piano de La Roque d’Anthéron, offrait un concert d’une profonde intensité et ce, dès la première note. On commençait la soirée par des danses enlevées, Mazurkas 5 et 4 , du compositeur russe Balakirev, fondateur du Groupe des Cinq (avec César Cui, Modeste Moussorgski, Alexandre Borodine, Nikolaï Rimski-Korsakov), suivies par son éblouissant Scherzo n°2 auquel répondait le Nocturne n°1, plus intérieur ; s’y dessinent de calmes paysages que viennent bousculer des orages de notes. Tout un monde d’images naît sous les doigts du pianiste. Inspirée d’un voyage dans le Caucase au cours duquel le compositeur avait collationné un grand nombre de mélodies populaires, Islamey, fantaisie orientale, décline sa vivacité, les élans d’une danse folklorique, acrobaties fantasques, qui ont donné la réputation à cette partition d’être comme l’une des plus difficiles jamais écrites. Difficile ? Aucun obstacle technique ne semble pouvoir arrêter le pianiste, dont les mains volent sur le piano, l’effleurent, s’emportent, s’assagissent, font oublier travail et barrières physiques. Tout devient évidence, la virtuosité totalement mise au service de l’expression. Berezovski s’attache ensuite à un ensemble de délicieuses miniatures de Liadov, Barcarolle, Marzurka, Préludes, qui mêlent tension dramatique, légèreté nostalgique, douceur, volutes murmurantes… Petits bijoux du chef d’orchestre et compositeur russe dont le manque de confiance en soi ou la nonchalance furent des obstacles à l’ampleur de son œuvre, (il fut renvoyé pour absentéisme du conservatoire, et des années après, procrastina tant que Diaghilev qui lui avait passé commande pour L’oiseau de feu, se tourna vers Igor Stravinski !).

Le soliste livrait en bloc sept pièces de Scriabine. Finesse et fougue au service d’un langage où harmonies, couleur, rythme se peuplent d’envols, de glissements chromatiques et voltes flamboyantes. La seconde partie était entièrement consacrée à Rachmaninov, trois Moments musicaux (3, 4, 5), quatre Préludes extraits de l’opus 32 et la Sonate n°2 en si bémol mineur. Poésie, délicatesse, puissance se conjuguent, temps suspendu où les mains du pianiste arpentent le clavier avec une époustouflante élégance. Le géant effleure les touches, sublime les variations, laisse le piano s’enchanter. Instants de magie pure. Au public subjugué, debout, il offre quatre rappels (où trouve-t-il l’énergie ?) trois Danses paysannes de Grieg, Berceuse, Halling, Jour de noces à Troldhaugen, aux rythmes ébouriffants, et nous entraîne dans les orbes aériens d’une Valse de Chopin.

MARYVONNE COLOMBANI
Août 2018

Concert donné le 4 août, Parc du château de Florans, dans le cadre du Festival international de piano de la Roque d’Anthéron.

Photographie : Boris Berezovsky © Christophe GREMIOT