Vu par Zibeline

Exposition de Macha Makeïeff

Le théâtre immobile de Macha Makeïeff

Exposition de Macha Makeïeff - Zibeline

Dans la maison de Macha M., il y a une volière immobile bruissant d’oiseaux muets, quelque quatre-vingts animaux empaillés, des malles mystérieuses, des figurines inanimées, des miroirs défraichis, des objets hétéroclites perdus ou relégués, une cabine téléphonique sans combiné, d’anciens vêtements d’enfants accrochés aux murs… 

Macha M. a laissé sa porte entrouverte mais tiré les rideaux, et la pénombre sied à son installation. Trouble fête, Collections curieuses et choses inquiètes n’est pas à proprement parler une exposition, ni une pièce de théâtre. C’est un récit fantastique que l’on parcourt à pas feutrés et en silence afin d’en absorber tous les recoins, les aspérités, les confidences chuchotées, les histoires partagées, les souvenirs réinventés. 

Il y a longtemps, Macha M. et son frère Georges ont habité la maison de l’enfance, rejoints plus tard par Lewis Carroll qui a laissé quelques traces indélébiles. Des citations extraites de son journal ou de son roman Alice au pays des merveilles. Georges aussi, dont le portrait apparaît en filigrane dans les pages de son carnet manuscrit ou dans l’entretien à cœur ouvert avec Macha M. Ces deux figures sont emblématiques de ce « théâtre immobile » où les enfants sont inconsolables et les animaux pétrifiés, où les objets comme le zoo ont une âme, où « l’étonnement de l’enfance se transforme en angoisse ». Car il y a longtemps déjà que Georges, le compagnon d’enfance « a refusé d’aller dans un certain ordre du monde » et s’est laissé emmurer dans son silence. Laissant la metteure en scène en tête à tête avec elle-même… 

L’effroi des rêves

Avec ce nouvel acte aux allures de cabinets de curiosités du XVIIIe siècle, Macha M. fige une scène empreinte de tendresse et de tristesse, de rêverie et de magie ; la parade animale fascine autant qu’elle mystifie, le récit fait surgir l’absent et l’artifice croise le réel. Elle entrouvre la porte de notre inconscient, comme celle d’Alice ouvrait sur son pays des merveilles.

Imaginé par François Menou, le parcours lumineux souligne délicatement chaque mise en scène que l’on découvre au fil de la progression de pièces en pièces dans cette maison du souvenir. Une puissance évocatrice que la création sonore de Christian Sebille souligne et distord : loin d’illustrer seulement le propos, sa pièce électroacoustique semble commenter l’effroi que les objets suscitent, surprenant le visiteur avec ses percussions, ses bruits d’eaux qui n’en sont pas, ses chants d’oiseaux traversés d’étranges dynamiques. 

Dans la volière une pièce de 15 minutes s’écoute comme un concert, et tous les autres sons, ceux qui sortent de la niche du chien ou de ce lion trônant sur un immense lit, répondent en écho à son foisonnement. Dans le petit autel à la mémoire d’Agnès Varda, qui filmait les objets comme Macha Makeïeff les dispose, un autre univers sonore se déploie encore, montage de traces, de souvenirs, et de leurs commentaires. Un hommage sensible de femme à femme où la voix de Macha M. se mêle à celle de Cléo, de 5 à 7.

Cette déambulation poético-théâtrale dialogue encore avec la création Lewis versus Alice, à voir à La FabricA du 14 au 22 juillet, et le livre Zone Céleste paru chez Actes Sud.

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Juillet 2019

À venir
Exposition Trouble fête, Collections curieuses et choses inquiètes jusqu’au 23 juillet et du 3 septembre au 14 décembre
Conversations à la maison, le festival côté livre : rencontre avec Macha Makeïeff le 12 juillet à 11h30
Le temps des revues : rencontre avec Macha Makeïeff le 17 juillet à 15h
Maison Jean Vilar

Ateliers de la pensée avec Macha Makeïeff
« Dialogues artistes-spectateurs » le 19 juillet à 11h
Site Pasteur

Photo : c Jean-Henri Bertrand (1)