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Vu par Zibeline

Les Suppliantes d’Euripide interrogent le monde contemporain

Le théâtre dans la cité

Les Suppliantes d’Euripide interrogent le monde contemporain  - Zibeline

Une seule représentation cette année, déplacée au cœur de la Cité du Livre, pour la création universitaire des étudiants du secteur théâtre d’AMU, en raison du blocage de la faculté. Et pourtant, cette pièce aurait aussi été bienvenue dans les discussions du campus, tant les réflexions qu’elle porte sont susceptibles de nourrir une réflexion féconde sur les divers types d’organisation politique de l’état, la démocratie, la relation aux autres, l’art de gouverner, les enjeux internationaux, les nécessités ou non d’ingérence, l’accueil des populations en détresse…

Le thème de l’œuvre d’Euripide est emprunté au cycle Thébain. L’action se situe après la guerre fratricide des fils d’Œdipe, Étéocle et Polynice. Ce dernier avait mené une guerre contre sa propre cité, (Les Sept contre Thèbes), pour s’emparer d’un pouvoir auquel il avait droit, chaque frère devant exercer le pouvoir royal en alternance, d’une année sur l’autre. La reine Aethra, épouse d’Égée et mère de Thésée reçoit les femmes éplorées d’Argos, qui réclament pour leurs fils morts au combat la sépulture que Thèbes leur refuse. Elle en réfère à son fils, roi d’Athènes, qui dans un premier temps se refuse à soutenir une telle requête, Adraste, roi d’Argos a été irréfléchi, déjà en prenant à la lettre un oracle delphique lui enjoignant de marier ses filles à un « sanglier et à un lion » et les livrant à deux jeunes gens « assoiffés de combats », puis en suivant les avis de ces deux exaltés pour engager une guerre soldée par un cuisant échec. Thésée se laissera convaincre par sa mère, son appel à la piété, suivant les trois commandements de la morale grecque antique, « honorer les dieux, respecter les hôtes et vénérer ses parents ».

L’intérêt de la pièce réside surtout dans les débats qui abordent les thèmes de l’ingérence, de l’accueil, des principes des rouages politiques, en une argumentation fine et structurée. Le metteur en scène Cyril Cotinaut, associé cette année à l’AMU, propose une traduction nouvelle, plus actuelle, sans doute moins académique, mais qui rend le texte accessible à tous les publics, en en conservant la puissance, coupant les scènes les plus longues, l’intervention de la déesse Athéna, le retour des urnes funéraires (…). En revanche, il « dédouble » le personnage de Thésée en créant un nouveau personnage, qui prend en charge les aphorismes et généralités formulées par le héros athénien, lui laissant les parties plus raisonnées. En préfiguration de Solon, Thésée est ici un fondateur de l’égalité politique, souhaitant l’adhésion à ses décisions de son peuple auquel il donne une parole libre et un suffrage égalitaire. Champion d’Athènes et de la démocratie, il vilipende les systèmes qui concentrent le pouvoir dans les mains d’un seul, faillible, et puisque sans contrôle, facilement en proie à la démesure au détriment de son peuple. Tandis que Thésée, modéré jusque dans la victoire ne mettra pas la ville de Thèbes à sac, comme la foule aurait pu le souhaiter, mais se contente de ramener les morts pour lesquels il s’est battu.

La pièce entre en résonance avec l’actualité de manière frappante, ces suppliantes au pied de l’autel sont bien proches des victimes actuelles des guerres et qui demandent secours et protection aux pays européens, les questions de l’accueil des divers systèmes politiques, des principes de la démocratie que les modernes semblent parfois oublier, sont posées, soutenues par une scénographie et une mise en scène efficace et sobre, dans un travail en épure d’une belle efficacité. Les jeunes acteurs, remarquablement en place, savent donner du sel aux passages les plus difficiles, accordent une expression vivante aux discours les plus complexes, savent amener un pathos sans mièvrerie, toucher, convaincre… dans la plus pure lignée aristotélicienne. Que la pièce soit donnée dans l’écrin de l’amphithéâtre de la Verrière prenait une signification encore plus dense, soulignant s’il en était encore besoin l’intime relation entre l’art et la cité. Le cinquième siècle avant notre ère n’a pas fini de nous donner à réfléchir !

MARYVONNE COLOMBANI
Mai 2018

Les Suppliantes d’Euripide, spectacle vu le 11 mai.

Photographie : Les Suppliantes © X-D.R