Face au changement climatique, la Grotte Cosquer et autres trésors du patrimoine en danger

Le temps du délugeVu par Zibeline

Face au changement climatique, la Grotte Cosquer et autres trésors du patrimoine en danger - Zibeline

Retour sur les Rencontres Cosquer, sur le thème de la montée des eaux due au changement climatique.

Le 9 septembre 2019, Renaud Muselier remettait les clés de la Villa Méditerranée à Kléber Rossillon, pour une ouverture au public de la reconstitution de la Grotte Cosquer prévue en juin 2022. Pile vingt-quatre mois plus tard, le Mucem accueillait en voisin la deuxième édition des Rencontres Cosquer, rendez-vous scientifiques sur les enjeux de la montée des mers, ouverts à tous en présentiel ou en visio-conférence.

Homo sapiens au gré du climat

« Les rencontres scientifiques sur les enjeux de la montée des mers ont un caractère hautement symbolique dans le cadre de la Villa Méditerranée où est en train de se dessiner la réplique de la Grotte Cosquer », souligne dans son introduction Kleber Rossillon, dont la société a signé le contrat de conception, réalisation et exploitation (pour 25 ans) de ladite réplique : « la question de l’histoire climatique de la préhistoire à nos jours fera partie du parcours de visite grâce à la reconstitution naturalisée de chaque espèce représentée dans la grotte ; des maquettes et des cartes dessineront les enjeux d’aménagement du territoire pour une réflexion sur les conséquences de l’activité humaine ». Édouard Bard, professeur au Collège de France, chercheur au CEREGE d’Aix-en-Provence, évoque le marégraphe de Marseille qui depuis 1884 est en fonction et offre une des séries marégraphiques les plus longues du monde. Il permet grâce à ses mesures altimétriques d’observer l’évolution du niveau marin et offre un témoignage direct sur la remontée postglaciaire.

Lorsque la Grotte Cosquer est peinte, le rivage est à plus de vingt kilomètres de Marseille. Cette région est aujourd’hui observable en plongée sous-marine : le niveau de la mer était alors à cent trente mètres en-dessous de celui d’aujourd’hui. La présence de représentations de pingouins dans la grotte indique un climat plus froid.

Cécile Miramont, maître de conférences à l’Université d’Aix-Marseille, Institut Méditerranéen de Biodiversité et d’Écologie marine et continentale, invite à remonter le temps, montre une reconstitution des paysages à l’époque des peintures découvertes dans la grotte, datant d’il y a 27 et 19 mille ans : les grandes falaises calcaires du cap Morgiou actuel, aux versants occupés par une steppe froide, les collines provençales recouvertes de neiges permanentes, puis s’interroge sur la remontée des eaux qui condamne les peintures de la Grotte : que s’est-il passé entre ces deux périodes ? Des causes naturelles et humaines sont à déterminer : les glaciers des Alpes à cette époque s’avancent jusqu’à Sisteron. Les « blocs erratiques » sont les traces des anciens glaciers et sont en partie à l’origine de la découverte des climats du passé, inconnus encore au XVIIIe siècle, conduisant au décèlement des périodes glaciaires (en particulier grâce aux travaux de Louis Agassiz en 1837). La chercheuse explique comment, par des carottages dans les couches sédimentaires, on peut lire l’histoire des climats les plus anciens, et montre que cette histoire aide aussi les gestionnaires de l’environnement à réfléchir sur les modalités de protection de la nature et de la biodiversité.

Jean-Jacques Hublin, paléoanthropologue professeur au Collège de France, nous convie à suivre l’évolution de notre espèce sapiens et son expansion sur la Terre. Notre espèce, « ces primates très particuliers », constitue aujourd’hui la plus grande partie de la biomasse des vertébrés alors qu’elle n’était qu’une minorité au départ. Sa capacité à s’adapter à des milieux différents, à créer des réseaux familiaux, sociaux de plus en plus étendus, la caractérise. Il y a deux ou trois mille ans, on comptait cinq ou six espèces d’hominidés alors qu’aujourd’hui il n’y a plus que nous : notre espèce, africaine, est allée envahir et coloniser toutes les zones de la Terre, et cela s’inscrit dans le cadre de la grande instabilité du climat, avec des alternances de périodes glaciaires et interglaciaires qui ont eu une grande influence sur l’occupation humaine. C’est dans un monde déjà d’une grande complexité sociale (d’après les restes archéologiques, outils, ornements qui sont autant de marqueurs du statut social et de l’appartenance à différents groupes) que se développe l’art rupestre. Certes, sont représentés une foule d’animaux et d’humains, mais aussi des êtres imaginaires (ainsi des hommes à tête d’oiseaux) : les récits et les mythologies, autrement dit ce qui n’existe pas, assurent la cohésion des groupes… Peu à peu aussi, notre espèce s’est libérée des contraintes liées aux conditions climatiques et géographiques.

Si l’art préhistorique représente une cosmogonie, il ne donne guère de renseignements sur la vie quotidienne, or, explique Michel Philippe, archéologue préhistorien, chercheur associé à l’UMR 7424 CITERES-LAT, les chasseurs-cueilleurs étaient des nomades-côtiers. Naviguer ne signifie pas seulement prendre un bateau, mais réclame une connaissance fine des courants, des routes maritimes, des constellations… Les traces sont ténues en raison de la disparition de la plupart des épaves mais aussi sans doute de la non-reconnaissance lors des fouilles des matériaux déstructurés des bateaux. Or si l’on observe comment la Terre a été peuplée, les trajets maritimes ont été essentiels, et souvent pérennes (on le constate par exemple avec la circulation de l’obsidienne). La variété des embarcations a sans doute été très importante, depuis la pirogue monoxyle à la barque tressée ou au bateau composé de planches de la fin du néolithique… Catherine Ritz, directrice de Recherche CNRS à l’IGE, Institut des Géosciences de l’environnement de Grenoble, s’appuie sur la cartographie de la couverture glaciaire du globe au dernier maximum glaciaire pour expliquer la situation actuelle (nous sommes dans une période interglaciaire, l’Holocène). Elle explique comment la mécanique céleste modifie l’énergie solaire sur Terre et combien le champ de gravité sur Terre dépend de la répartition des masses sur le globe. Avec le niveau des mers, qui changent de masse avec la chaleur, cela devient assez compliqué… Les calottes glaciaires ont un rôle essentiel : pendant les périodes glaciaires, le Laurentide (Amérique du Nord) et la Fennoscandie (partie occidentale de l’Eurasie) étaient deux immenses calottes de glace, si importantes qu’elles affectaient le niveau des mers. Mais penser qu’il y aurait juste un phénomène de vases communicants serait trop simple ! Il faut tenir compte aussi de l’isostasie, du changement du champ de gravité, des effets thermiques. Bref, méfions-nous des conclusions hâtives, même s’il faut remonter à trois millions d’années (le précédent interglaciaire) pour avoir le CO2 actuel et un niveau des mers à plus six mètres…

Après-demain, le déluge ?

Comment mesurer la montée du niveau marin et ses causes depuis le dernier maximum glaciaire il y a 20 000 ans ? Par le relevé de marqueurs biologiques, les fossiles, ou encore les encoches creusées dans les falaises, là où la mer a frappé pendant des siècles avant de se retirer, explique Édouard Bard. Dans son laboratoire du CEREGE, sont utilisées des machines permettant l’analyse de carottages et autres échantillons, qui révèlent une montée des eaux en saccades, avec une accélération vers – 14 000 ans, lorsque la calotte du Canada (Inlandsis laurentidien) a fondu. La Grotte Cosquer, dont l’entrée est aujourd’hui située à 37 mètres de profondeur, a été noyée il y a un peu moins de 10 000 ans, avant que les eaux ne se stabilisent, il y a 6 000 ans.

Une stabilisation telle que, selon Christophe Morhange, Professeur de géomorphologie à Aix-Marseille Université, géologues et naturalistes du XIXe siècle ont débattu de la réalité des évolutions du niveau de la mer durant la période historique, divisant le champ scientifique entre « fixistes » et « mobilistes ». 1,5 mètre en 4 000 ans, c’est effectivement peu… Mais les choses s’accélèrent : à partir d’œuvres d’art très précises réalisées à Venise au XVIIIe siècle,  il a pu déterminer que la Méditerranée y est montée de 60 cm en 300 ans. Contre la moitié seulement à Marseille, située en front de mer, alors que le territoire vénitien est une lagune, où se conjuguent affaissement des sédiments et montée des eaux.

Anny Cazenave, Chercheure au Laboratoire d’Etudes en Géophysique et Océanographie Spatiales à Toulouse, s’est quant à elle risquée à des prévisions. « Nous en sommes déjà à une augmentation moyenne des températures de +1,2°C. On aura du mal à respecter les objectifs de l’Accord de Paris… Si tout le Groenland fondait, le niveau de la mer s’établirait à + 7 mètres. » Or, il est peu probable que les pays riches aient atteint un pic dans leurs émissions de CO2. La « reprise » post-Covid fait repartir la consommation d’énergies fossiles à la hausse. Les calottes glaciaires donnent déjà, explique-t-elle, des signes alarmants d’instabilité. C’est simple : si la mer monte de seulement un mètre supplémentaire, la moitié de la Camargue sera sous les eaux. Sans parler des multiples mégapoles situées en zones littorales, à travers la planète… « Et beaucoup de sites répertoriés par l’Unesco comme patrimoine mondial de l’humanité. » D’après ses estimations, en 2050, 150 millions de personnes pourraient être concernées par des migrations climatiques, pour cause de submersion définitive de leurs lieux de vie.

Un constat bien connu par les pouvoirs publics, mais qui n’entraîne pas de réaction à la hauteur de l’urgence. Pour la géographe Virginie Duvat, de l’Université de La Rochelle, il faudrait entreprendre de réduire les aléas : favoriser les mangroves, qui amortissent les inondations en capturant les sédiments ; relocaliser le bâti dans l’intérieur des terres ;construire sur pilotis. « Mais l’adaptation a ses limites, précise-t-elle. L’ingénierie lourde est un mythe. » Digues et îles artificielles ne constitueront pas des solutions de repli satisfaisantes pour les populations. Ni, a fortiori, pour les trésors du patrimoine tels que la Grotte Cosquer, ou sa réplique.

MARYVONNE COLOMBANI et GAËLLE CLOAREC
Octobre 2021

La deuxième édition des Rencontres Cosquer s’est tenue le 9 septembre au Mucem, Marseille

Photo : Calanque de la Triperie, Cap Morgiou -cc0- Georges Seguin / Unclebarned, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Lire aussi Que sait-on? à propos du livre de Xavier Delestre paru aux éditions équinoxe: La Grotte Cosquer en Questions.

Mucem
Môle J4
13002 Marseille
04 84 35 13 13
mucem.org

Villa Méditerranée
Esplanade du J4
13002 Marseille
04 95 09 42 52
http://www.villa-mediterranee.org/