Herencia, deuxième enregistrement du Quinteto Respiro, paru chez Klarthe

Le tango en héritageVu par Zibeline

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Le Quinteto Respiro signe avec Herencia son deuxième enregistrement. À la rencontre convoquée par leur premier opus –Encuentra- succède ici la question de l’héritage. Car le titre de l’album recoupe en espagnol deux significations cousines : le patrimoine et la succession. Double définition qui se prête particulièrement à la délimitation du tango, soit le genre incarnant à lui seul une part majeure de la culture rioplatense, et qui n’est pourtant âgé que d’un peu plus d’un siècle. Gustavo Beytelmann se défend bien, dans son choix de références comme dans ses penchants de compositeur et d’arrangeur, d’en ériger une histoire linéaire. Astor Piazzolla, qui constituait déjà le pivot d’Encuentra, demeure présent, sur un très beau titre –Contrabajeando– mais aussi dans les compositions même de Beteylmann. Le thème de la perte d’Adiós Nonino apparaît ainsi sur Travesia, et retentit avec un désespoir commun : là où Piazzolla disait adieu à son père disparu, Beteylmann semble convoquer à son tour sa figure tutélaire. L’Ofrenda n’est pas sans rappeler, dans sa texture comme dans ses développements thématiques, la Milonga del Angel. Car le genre se prête particulièrement à la citation, ou du moins à la citation distordue. La contrebasse tendre et rugueuse de Dorian Marcel ne laisse-t-elle pas deviner, sur les pizzicati de Contrabajeando, le sujet de la plus célèbre fugue de Bach, celle qui succède à la Toccata en ré mineur ? Le piano d’Émilie Aridon Kociolek n’explore-t-il pas avec virtuosité une palette atonale inhabituelle, au détour d’un des développements de Travesia ? Le brassage des styles passe également par un sens aigu de la texture : les morceaux choisis par Beteylmann ont fait l’objet d’arrangements gracieux, qui exploitent au mieux les possibles du quintette. Les clarinettes de Fabio Lo Curto convoquent des sonorités jazzy, quand le violon de Sabrina Condello incarne une touche plus classique. Leurs entrelacements laissent par endroits libre court à des accents klezmer, que le bandonéon tapageur de Sébastien Innocenti ramène invariablement sur les sols argentins. Soit sur cet équilibre précieux entre le dansant et le savant, d’une évidence émouvante.

SUZANNE CANESSA
Juin 2020

Quinteto Respiro – Herencia
Disponible chez Klarthe