Vu par Zibeline

Retour sur les premières propositions du Festival de Marseille

Le souffle de l’audace et de la liberté

• 14 juin 2019⇒6 juillet 2019 •
Retour sur les premières propositions du Festival de Marseille  - Zibeline

L’édition 2019 du Festival de Marseille a commencé par une pièce détonnante. Cion a rempli 4 fois la grande salle de la Criée d’enfants ravis, puis d’adultes enthousiastes. Il faut dire que la troupe sud-africaine de Grégory Maqoma est époustouflante. Les 4 chanteurs, dont un beat boxer hallucinant, tiennent le Boléro et son crescendo mythique en lui donnant une oralité et une plasticité déroutante, et juste pourtant : il s’agit de lui faire les poches, de lui faire la peau, à cette musique occidentale, pour qu’elle s’ancre dans les corps. Il ne s’agit pas du Boléro, mais de son Requiem : les danseurs, eux aussi virtuoses, portent révolte et douleur, mémoire et mort, sur un plateau traversé de croix et de cris. On aimerait comprendre ce qu’ils disent, sur l’esclavage, l’impossible amour, la violence, l’apartheid. Des surtitrages manquent. Et puis non : les corps et les voix expriment si bien l’émotion, que l’on comprend sans doute l’essentiel des chants zoulous et de la poésie de Zakes Mda.

L’Afrique du Sud encore, couplée avec la République démocratique du Congo, a donné de la voix et du mouvement avec la première en France de Not another diva, une proposition mêlant le chant engagé de Hlengiwe Lushaba et une chorégraphie de Faustin Linyekula. Un spectacle sans fard au souffle contemporain où contes, danse et musique dessinent un continent émancipé, riche d’artistes porte-drapeaux d’une génération loin des stéréotypes. Sur des rythmes blues et soul colorés de sonorités africaines, des musiciens -avec une mention spéciale pour la batteuse– une danseuse et l’anti-diva tissent une ode à la liberté artistique, porté par un vent de fraternité entre les peuples anciennement soumis. Depuis toujours pluridisciplinaire, le Festival de Marseille s’aventure depuis peu dans les musiques actuelles et du monde. Une orientation risquée que le public a encore le tort de ne pas avoir complètement intégré. Et c’est bien dommage.

En programmant 47 Soul, le festival accueillait quatre musiciens de la diaspora palestinienne qui se réapproprie le son de la dabké, danse traditionnelle arabe, qu’ils fusionnent à un rock électro universel. Une énergie et une inventivité qui en dit au moins autant qu’un long discours sur la détermination d’un peuple à exister et à créer. S’il sait accueillir le monde, le Festival de Marseille a plus que jamais le regard tourné vers sa ville et ses habitants. Deux projets participatifs ambitieux illustraient cette volonté assumée de mettre au cœur de la pratique artistique des danseuses et danseurs non professionnels voire totalement novices. Avec Le Sacre, ce sont plus de 300 participants venus d’écoles de danse de la ville qui ont conjugué leurs esthétiques sur la célèbre partition de Stravinski, au centre d’un parc Borély pris d’assaut par le public. Ce n’est pas en termes d’écriture chorégraphique que cette re-création d’un concept imaginé par le belge Alain Platel marque les esprits mais la beauté des valeurs qui s’en dégagent.

Que l’on en pince pour le flamenco, le tango, le hip-hop, la danse orientale ou contemporaine, que l’on soit valide ou en situation de handicap, enfant ou senior, une visée commune peut nous permettre de vivre en harmonie et de mettre notre diversité en partage. Que dire de Sous influence ? Expérience sensorielle intense chorégraphiée par Eric Minh Cuong Castaing, à laquelle notre journaliste -moi-même- s’est laissé tenter. Dans l’espace vide du Musée d’art contemporain, le public était invité à se laisser contaminer par des danseurs sur le voie de la transe, réagissant aux changements de couleur de projecteurs indisciplinés, sur un mix produit en direct par le duo de DJ Yes Sœur. Stimulés par les danseurs du Ballet national, nos corps se sont laissés guider par un incontrôlable désir de contact et de liberté.

AGNÈS FRESCHEL et LUDOVIC TOMAS
Juin 2019

Le Festival de Marseille continue jusqu’au 6 juillet
04 91 99 02 50
festivaldemarseille.com

Photo : Not another diva, Faustin Linyekula © Gregor Brändli