Deux expositions consacrées à Picasso, à voir à Marseille jusqu'au 24 juin

Le rideau se lève sur Picasso

• 9 mars 2018⇒24 juin 2018 •
Deux expositions consacrées à Picasso, à voir à Marseille jusqu'au 24 juin - Zibeline

Les âmes chagrines rouspètent à l’idée d’un énième évènement sur Picasso dont elles croient tout connaître ! Réjouissons-nous, au contraire, des nouvelles expositions du Mucem et du Centre de la Vieille Charité qui éclairent l’œuvre du génial créateur.

De ses voyages en Espagne et en Italie à ses voyages imaginaires, Picasso s’est nourri des cultures ancestrales et des traditions artisanales, des rites et des coutumes. Il a toujours tout concepté et transformé comme si les sources populaires se fixaient dans son œil à tout jamais. Elles ressurgissent, transfigurées, dans les décors, les rideaux de scène et les costumes créés pour les ballets de Serge Diaghilev entre 1916 et 1921 : Parade, Le Tricorne, Pulcinella, Cuadro flamenco. En collaboration avec le Museo e Real Bosco di Capodimonte de Naples, le Mucem met en perspective son œuvre théâtrale avec les arts et traditions populaires italiennes et espagnoles. Car Picasso se réjouissait du théâtre de rue et des marionnettes, s’imprégnait de la gestuelle simple des affiches et des ex-votos, remarquait les drapeaux et les bannières brandis à l’occasion des fêtes votives et des processions. Des images profondes, amusantes, qu’il façonnait ensuite à sa guise ! L’impact des villes vivantes et « théâtrales » se manifeste dans ses créations pour les ballets de Diaghilev aux couleurs chatoyantes, aux compositions savamment orchestrées. Mise en scène comme une pièce de théâtre, l’exposition Picasso et les Ballets russes, Entre Italie et Espagne explique combien les spectacles de danse et sa vie amoureuse ont compté dans ses recherches (on reconnaît ses muses), combien ses collaborations avec des artisans d’art experts dans chaque discipline ont été fructueuses. On perçoit la perspicacité de son regard face à la transformation du corps du danseur en mouvement, notamment dans ses projets de costumes pour Le Tricorne : des tenues traditionnelles espagnoles agrémentées d’ornements audacieux révélatrices de l’âme des personnages (œuvres graphiques prêtées par le Musée national Picasso-Paris). La scène fut un espace de création formidable pour Picasso, un moment-clef de son œuvre et de sa vie personnelle. Comme un immense espace de jeu.

Entre souvenirs de voyages et itinéraires fictifs

À la Vieille Charité, Picasso Voyages imaginaires touche du doigt le paradoxe d’un artiste qui a vampirisé toutes les cultures du monde pour les intégrer dans son œuvre sans les avoir connues. Il a su recréer un monde en soi, un monde infini dans lequel l’exposition donne envie de se plonger une fois encore. Par son cheminement limpide, elle noue des dialogues visuels et formels entre ses peintures, sculptures, assemblages, dessins, et des œuvres maitresses des collections du Mucem et des musées de Marseille. Cinq itinéraires nous guident dans ce dédale de 100 œuvres et plus de 200 documents d’archives qui, par leur conversation muette, racontent de manière intelligible l’inextinguible soif de Picasso pour les objets extra-occidentaux. Depuis ce jour d’octobre 1900 où il représente l’Espagne à l’Exposition universelle avec Les Derniers moments, jusqu’aux années 60 où il peint Femme nue au bonnet turc dont les formes girondes ne sont pas sans évoquer celles d’une statuette acéphale d’Ishtar Inanna du IIIe millénaire av. J.-C. « Bohême bleue » raconte son épopée parisienne au Bateau-Lavoir quand ses premières toiles sont encore influencées par Murillo et Goya. Sa série sur les saltimbanques et son célèbre Le Repas frugal représentent une humanité déchue, exténuée, écrasée par l’alcool et la misère. Dans la séquence « Afrique fantôme » ponctuée d’huiles et d’études mises en regard avec des statues du Gabon, on imagine l’électrochoc provoqué par le musée d’Ethnographie du Trocadéro, qui le plongea « dans une recherche intérieure proche de l’exorcisme ». Voici que celui qui écrivait « l’Afrique, connaît pas ! » allait être bouleversé par les arts premiers au point d’en faire la synthèse dans son art cubiste, notamment dans Les Demoiselles d’Avignon… « Amour antique » entre pour partie en résonance avec l’exposition du Mucem et ses nombreux portraits d’Olga, la ballerine à la beauté classique. En 1917, Picasso s’arrête à Pompéi avec Cocteau, et les idoles cycladiques en marbre de 2500-2400 av. J.-C. se superposent aux traits stylisés de L’Homme à la pipe de 1923. Dora Maar est à ses côtés dans « Soleil noir », période où l’Espagne s’enfonce dans la terreur et sa palette dans la noirceur. Ses sculptures et objets se nimbent alors du même pouvoir mystérieux que l’art égyptien, amérindien ou néolithique. Après le décès de son ami Matisse en 1954, Picasso s’empare du thème de l’odalisque en le dénuant de tout exotisme, empruntant au vocabulaire arabo-andalou l’arabesque et la calligraphie. Son « Orient rêvé »  puise dans le geste artisanal et non dans le phantasme occidental.

L’appétence de Picasso pour le monde n’est pas un vain mot, donc, qui a collectionné plus de 700 cartes postales écrites par ses amis, ses admirateurs et ses marchands. Quelques spécimens nous accompagnent dans cette traversée du monde unique.

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Mars 2018

jusqu’au 24 juin

Picasso Voyages imaginaires
Centre de la Vieille Charité, Marseille
04 91 14 58 80/56 marseille.fr

Picasso et les Ballets russes, Entre Italie et Espagne
Mucem, Marseille

Picasso et les Ballets russes, Entre Italie et Espagne
Coédition Mucem et Actes sud, 25 €

Picasso voyages imaginaires
Coédition Musées de Marseille et RMN, 39 €

Photo : Scénographie Picasso Mucem S. Massot Février 2018 -c- Francois Deladerriere