Sis dies corrents et Luzzu, deux films inscrits dans le réel

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Qu’ont en commun Sis dies corrents.de la cinéaste catalane Neus Ballús et Luzzu d’Alex Camilleri, deux des dix longs métrages en compétition à Cinemed cette année ? Pas les lieux, l’Espagne pour le premier, Malte pour le second. Pas les sujets non plus. Les préjugés et le regard des gens sur l’Autre pour l’une, la fin de la pêche traditionnelle et les conséquences sur la vie de pêcheurs pour l’autre. Mais les deux cinéastes ont eu le désir de se pencher sur des choses qui ont marqué leur jeunesse, d’inscrire leur film dans le réel et ont travaillé avec des acteurs non professionnels.

Sis dies corrents

Valéro (Valéro Escolar) dirige une petite entreprise de plomberie dans une banlieue de Barcelone et travaille, depuis plus de vingt ans, avec Pep (Pep Sarrà) qui va prendre sa retraite et qu’il va falloir remplacer. La patronne, Paqui, a pris pour une période d’essai Moha (Mohamed Mellali), né au Maroc, arrivé en Espagne depuis peu. Valero n’approuve pas ce choix : Moha est un étranger ; il ne sera pas accepté par les clients ! Nous allons suivre les plombiers dans leurs visites chez des gens très divers, jeunes, vieux, riches, pauvres, aux opinions et regards sur la vie très variés. L’occasion d’assister à des scènes cocasses comme celle où Moha se retrouve modèle d’une photographe. Ces séquences, inspirées à la cinéaste par les anecdotes que lui racontait son père, lui-même plombier, souvent commentées en voix off par Moha, poète et philosophe qui regarde et pense le monde avec  un regard rempli de poésie, permettent de regarder autrement la société espagnole. Pour trouver ces trois protagonistes, Neus Ballús a fait un casting de près de mille plombiers qu’elle a fait travailler en improvisations sur des situations qu’ils découvraient. Structuré en 6 chapitres correspondant aux jours de la semaine, Sies dies Corrents où se côtoient le catalan, le castillan et l’arabe dialectal marocain, comme autant de musiques, permet de jeter un regard critique sur une société qui n’en a pas fini avec le racisme, les préjugés et le rejet mais offre aussi, finalement, une note d’espoir.

Luzzu

Filet qu’on sort de l’eau, filmé au plus près. Plans brefs et saccadés sur les gestes de la pêche. Rares poissons. Un bateau qui prend un peu l’eau. Jesmark Scicluna rentre au port sur son luzzu, bateau traditionnel de Malte. Ta’ Palma , aux tons flamboyants, jaune, rouge, vert et bleu, usé par les générations, légué par son père, qui l’avait reçu du sien. Jesmark aime être en mer, pêcher, mais cette activité ne lui suffit plus pour faire vivre sa famille. Les poissons sont attrapés par les chalutiers, les directives européennes imposent des quotas, les petits pêcheurs sont méprisés par les vendeurs à la criée. De plus, le bébé de Jesmark a des problèmes de croissance et les soins sont coûteux. La mère de sa femme Denise (Michela Farrugia) qui n’a jamais approuvé le mariage de sa fille avec un « petit pêcheur » en profite pour les aider financièrement, ce que le couple refusait jusque là. Blessé dans son amour-propre, Jesmark va emprunter de nouvelles voies… Devenir père demande des sacrifices. Pour son premier film, Luzzu, Alex Camilleri, né à Malte et vivant aux USA, savait dès le début qu’il devait confier les rôles à des acteurs non professionnels. « Il est plus facile à des pêcheurs de devenir acteurs qu’à des acteurs de devenir pêcheurs ! » Car pour ce cinéaste qui aime les films néoréalistes italiens comme La Terre tremble de Visconti, il est important que le cinéma témoigne de la vie des personnes ordinaires et participe à une prise de conscience du réel. Un réel que la caméra du directeur de la photographie, Léo Lefèvre, a su saisir superbement, aussi bien les paysages que les visages et les corps. La séquence où Jesmark emmène son luzzu à la casse est bouleversante et nous interroge. Doit-on, pour survivre, abandonner ses traditions et ses rêves ?

ANNIE GAVA
Novembre 2021

NB : Luzzu représente Malte aux Oscars. Il sort en salles le 8 décembre.

Photo : Luzzu © Epicentre Films

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