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Vu par Zibeline

Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature 2006, invité des Écritures Croisées à Aix en Provence

« Le piéton d’Istanbul »

Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature 2006, invité des Écritures Croisées à Aix en Provence - Zibeline

L’écrivain turc Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature 2006, était l’invité des Écritures Croisées pour la 36e Fête du livre qu’elle organise à Aix-en-Provence.

Celui que l’on surnomme « le piéton d’Istanbul » était là, dans l’amphithéâtre de la Verrière de La Cité du Livre comble, pour se prêter au jeu du fin questionnement de Gérard Meudal autour de trois textes : Istanbul, Cette chose étrange en moi et Le romancier naïf et le romancier sentimental, qui rassemble le cycle d’interventions d’Orhan Pamuk à Harvard.

« Les romans sont des deuxièmes vies »

Cette assertion ouvre le dernier ouvrage, qui rend compte de la pensée théorique de l’auteur. Empruntant à Schiller sa schématisation de sa conception de l’écriture, spontanée, « du côté de la nature » de la part de l’écrivain « naïf », réfléchie et consciente des enjeux esthétiques et sociaux pour l’écrivain « sentimental ». Grand lecteur, il insiste : « La lecture est au cœur de l’écriture (…) pour l’individu laïque moderne ; l’une des façons d’atteindre une signification plus profonde, plus dense du monde, c’est de lire les grands romans modernes ». User de cette forme inventée en Europe, c’est européaniser sa culture, et permet la synthèse entre l’Orient et l’Occident. Peintre avant sa carrière littéraire, Orhan Pamuk plaisante : « Impossible pour le romancier de ne pas être jaloux de la peinture ou du cinéma, si emplis immédiatement d’une foule de détails… l’art du roman pourrait être pensé comme celui de mettre les images en mots tandis que l’art pictural (surtout prémoderne) serait de mettre le verbe en image. » ; « La peinture et la littérature sont des arts frères, et atteignent les même buts poétiques avec différents moyens. » L’auteur est indissociable de sa ville, si bien que qu’Istanbul et autobiographie se confondent, et vient alors le terme intraduisible de l’hüzün, cette mélancolie profonde qui étreint un peuple entier, affectant le corps et l’esprit, et s’enracine dans la perte. D’où sans doute le besoin des collections, de préserver la mémoire dans une foule d’objets, de détails, de signes, qui trouvent leur place dans les foisonnants écrits d’Orhan Pamuk…

155 minutes…

Le théâtre des Ateliers proposait, avec 155 minutes de lecture de Cette chose étrange en moi, un délicat prolongement de ces rencontres autour de l’œuvre du « graphomane intraitable » qu’est Orhan Pamuk. Le temps minuté, clin d’œil à John Cage et son célèbre 4’33’’, peut « laisser la lecture s’achever au milieu d’une phrase, comme lorsque l’on s’endort sur un livre », précise Alain Simon (elle s’est arrêtée à la page 83, NDLR). Le texte se partage avec son complice Syméon Fieulaine, en une esthétique de la surprise qui empêche toute monotonie, passages aux longueurs aléatoires, dialogues narrés ou joués à deux, exhibition de larges étiquettes au nom des protagonistes lorsque le récit est pris en charge par l’un d’entre eux dans ce texte aux points de vue multiples. « Orhan Pamuk a interviewé nombre de personnes dont l’âge correspondait aux époques successives de son livre, et la saveur des mots, des phrasés s’y retrouve, authentique », rappelle Alain Simon. « L’auteur, en patient entomologiste, nous fait le cadeau des infinis détails qui nous permettent de nous immerger dans cette saga stambouliote ».

La vie dense et fourmillante d’Istanbul de 1968 à 1982 (pour la partie lue ce soir-là, mais le roman nous conduit jusqu’en 2012) prend chair, animée de la vivacité des voix des lecteurs, qui ajoutent aux mots leur intelligence, en font ressortir la subtilité. « Plus on entre dans la lecture, plus on s’oublie, on a l’impression que l’auteur est à côté de nous, et nous parle… Le rythme profond du texte émerge, et nous emporte dans sa cadence » confie Alain Simon. À la pause, chacun peut savourer le goût de la boza, boisson emblématique du vieil Istanbul, que vend le héros de son roman, Mevlut. Délices de la synesthésie !

MARYVONNE COLOMBANI
Octobre 2018

La Fête du livre consacrée à Orhan Pamuk a eu lieu les 11 et 12 octobre à Aix-en-Provence

La 18e Veille théâtrale s’est déroulée le 12 octobre au Théâtre des Ateliers

Photo : Ohran Pamuk, Fête du Livre d’Aix 2018 -c- Ecritures Croisées