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Premières semaines du festival de la Roque d'Anthéron

Le piano en mode majeur à La Roque

Premières semaines du festival de la Roque d'Anthéron - Zibeline

(Kissin © Christophe GREMIOT)

Le Festival International de piano, un rendez-vous qui a la touche

Ouverture lumineuse

La première soirée du Festival International de piano de La Roque d’Anthéron, donnée au parc du Château de Florans, conviait deux géants, Evgeny Kissin et son jeu lumineux, et l’Orchestre Philharmonique de Radio France à l’impeccable tenue, dirigé avec une précise passion par Andris Poga. En lever de rideau, symphonique et théâtrale à la fois, l’Ouverture des Maîtres chanteurs de Nuremberg (Wagner) s’irisait de la palette fine de l’orchestre, qui livrait en deuxième partie une somptueuse version (en larges extraits) du Roméo et Juliette, suites pour orchestre de Prokofiev. Tout s’y retrouvait, la puissance, la douceur, l’attente… Sept contrebasses accordaient leur ampleur à la célèbre « danse des chevaliers », et devenaient aériennes dans leurs pizzicati de la Valse triste de Sibelius, offerte en bis à la fin du concert. Evgeny Kissin donnait la réplique à l’orchestre avec la clarté de l’évidence sur le Concerto n°1 pour piano et orchestre en mi bémol majeur de Liszt. Des doigts de magicien, une articulation élégante et sobre, un miroitement de couleurs, un dialogue constant avec les instrumentistes de l’orchestre, une liberté d’interprétation qui sait rester fidèle au texte, tout concordait pour plonger le public dans un état de grâce que rien ne pouvait troubler. La fragilité, le panache, le drame, l’épopée semblaient prendre de nouveaux élans, dans ce jeu qui faisait oublier la matérialité de l’instrument, puis l’imposait de nouveau, traits fulgurants, trilles infinis… Généreux, le pianiste offrait quatre rappels au cœur desquels il ajoutait sa fantaisie. La Valse op. 64 n° 1 en ré bémol majeur de Chopin, ou Valse du petit chien débordait d’espièglerie avec un final surjoué, la Bagatelle opus 33 n° 2 en do majeur de Beethoven déclinait ses volutes tendres, et la Valse opus 39 n° 15 en la bémol majeur de Brahms sa subtile douceur, tandis que le Tango dodécaphonique de Kissin lui-même abordait avec vigueur les flancs d’une musique contemporaine où le piano, percussif, s’emporte en larges émois.

MARYVONNE COLOMBANI
Concert donné le 19 juillet au Festival International de piano de La Roque d’Anthéron

Karol Mossakowski, sans peur et sans reproche

Mossakowski – Photo DR

La nouvelle génération d’organistes a décidément tout pour plaire, et le Festival de la Roque l’a bien compris : à ce très beau programme Bach proposé par Karol Mossakowski succèderont en effet deux autres récitals : Constance Caillard le 4 et Grégoire Rolland le 10 août prochains. Le jeune polonais n’est pas le plus mal loti d’entre eux : déjà titulaire de Notre-Dame de la Treille à Lille, il succèdera la saison prochaine à Thomas Ospital aux orgues de Radio France. Tout comme Ospital, Mossakowski aborde à peine la trentaine. Il a lui aussi suivi les enseignements d’Olivier Latry ou encore de Thierry Escaich. Il a surtout réussi à synthétiser sans effort apparent les apports des écoles qui l’ont précédé. Si bien qu’un postromantisme flamboyant, un néo-classicisme sympathiquement rococo, la technicité méthodique d’un Latry et un touché inspiré du renouveau baroque cohabitent dans son jeu décomplexé et généreux. Denses, techniques et avant tout expressifs, le Prélude et fugue en la mineur (BWV 543) et la grande Passacaille et fugue en ut mineur ne font sous ses doigts (et ses pieds) aguerris aucun pli : les lignes sont solides, le toucher oscille entre legato et détaché subtil, un rubato bien senti accompagne intelligemment les montées et retombées en puissance. Le reste du programme laisse découvrir d’autres facettes d’un compositeur qui a ici valeur de maître-étalon, de cette Suite française n°5 écrite pour clavecin, à la Sonate en trio n°6, en passant par une transcription de la Cantate BWV 29, qui laissent deviner un sens de l’ornement et une netteté d’articulation irréprochables. Les bis opèrent à leur tour une excursion bienvenue vers d’autres horizons. Une improvisation « maison » entremêlant la célèbre Badinerie au Libertango de Piazzolla, et une jolie transcription de la Cantate BWV 208, souvent entendue au piano et ici revigorée, achèvent de rappeler que le répertoire d’orgue ne se conçoit aujourd’hui que dans ce bel élan vital.

SUZANNE CANESSA

Concert donné le 25 juillet au Festival International de piano de La Roque d’Anthéron

Ravel vous va si bien

Chamayou © Christophe Gremiot

Avec son jeu subtil et pur, Bertrand Chamayou, accompagné d’un chœur de cigales, offrait au public averti de la conque du parc du Château de Florans le frémissement de Blumenstück op. 19 de Schumann, comme une simple évidence. La clarté lumineuse du pianiste s’accordait ensuite au scintillement du Carnaval op.9 de l’époux de Clara Schumann : les tableautins se tissent de rêve, Pierrot lunaire cède le pas aux facéties d’Arlequin, les personnages se promènent sous les étoiles, se livrent aux aveux, laissent parler Chopin, tandis que les Papillons s’envolent, légers… tournoiement où l’esprit s’évade. La fine technique de l’interprète se fait oublier au cœur de la narration, laisse la place à l’immatérialité des rêves. La deuxième partie du concert, avec Miroirs de Ravel, permettait de donner toute la mesure de la virtuosité du pianiste. Phrases taillées dans le diamant, temps suspendu entre la coulée sensible de l’émotion et les falaises au bord desquelles les accords se brisent… glissandos irréels, chromatismes aériens, exubérances colorées, houles arpégées, rythmes impossibles, harmonies voluptueuses… la palette de l’artiste semble repousser les limites ad libitum. Suivaient Les Cloches de Las palmas de Saint-Saëns, dans un esprit proche de celui de Ravel, puis ses Mazurkas n° 2 en sol mineur op. 24 et n° 3 en si mineur op. 66, en un tempo effréné qui trouve son acmé dans son Étude en forme de valse. Généreux, Bertrand Chamayou concédait trois bis : la Pavane pour une infante défunte, tout en épure dans sa gravité nostalgique, puis la Toccata du Tombeau de Couperin de Ravel, à la démoniaque vivacité, enfin, empreinte de douceur onirique, la Fille aux cheveux de lin de Debussy qui parachevait un concert que le public de la Roque d’Anthéron salua debout.

MARYVONNE COLOMBANI

Concert donné au Festival international de piano de La Roque d’Anthéron le 23 juillet

Au gré des fantaisies d’Abdel Rahman El Bacha

Abdel Rahman El Bacha © Renaud Alouche

De Mozart à Balakirev, programme on ne peut plus éclectique, que celui, énorme, choisi par l’un des pianistes phare de la maison Bechstein, Abdel Rahman El Bacha, qui s’est plu ce soir-là à explorer le genre de la Fantaisie en un parcours chronologique dense. La remarquable maîtrise technique de l’artiste ne palliait pas, au début, le manque de ce supplément d’âme que réclame particulièrement cette forme musicale, qui tend à échapper au corsetage traditionnel des sonates pour laisser libre cours à l’émotion et à la subjectivité de l’interprète. Les pièces de Mozart (Fantaisie en ut mineur K. 475), Beethoven (Fantaisie en sol mineur opus 77), Schumann (Fantasiestücke opus 111), Chopin (Fantaisie en fa mineur opus 49), données en première partie semblaient être tout en retenue, dans un jeu pudique où la sensibilité du pianiste restait en retrait avec une exécution presque trop parfaite, à laquelle manquait une respiration intime. Est-ce grâce à la température plus clémente lors de la seconde partie (la fatigue de la journée de canicule pesant sur la première) ? Le pianiste se métamorphosait du tout au tout après l’entracte. Certes, ne se perdaient pas la précision du jeu, l’élégance des attaques, la virtuosité des traits, mais un univers s’ouvrait : la Fantaisie en fa dièse mineur opus 28 de Mendelssohn trouvait une fluidité expressive, des élans irisés ; le flux poétique ne cessait pas avec la Sonate-Fantaisie en sol dièse mineur op. 19 de Scriabine, propice aux envols ; la Fantasia Baetica (ou Betica) de Manuel de Falla, malgré son austérité offrait un paysage pittoresque ; enfin, l’impossible partition Islamey, fantaisie orientale de Balakirev, souvent considérée comme la plus difficile jamais écrite pour le piano, s’emportait dans la folie de ses acrobaties rythmiques et ses impossibles tempi. Le charme se poursuivit lors des deux bis, l’Impromptu n°2 opus 162 de Schubert et la Fantaisie Impromptu de Chopin.

MARYVONNE COLOMBANI

Concert donné le 24 juillet au Festival International de piano de La Roque d’Anthéron

Juillet 2019