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Les étranges créatures de Mario Chichorro au Musée d’Art brut de Montpellier

Le peuple brut de Chichorro

• 5 février 2019⇒31 mars 2019 •
Les étranges créatures de Mario Chichorro au Musée d’Art brut de Montpellier - Zibeline

L’artiste installé à Perpignan est accueilli au musée d’Art brut de Montpellier ; déferlante de créatures en relief et en liberté

Si elle n’est pas tout à fait un long fleuve tranquille, la vie de Mario Chichorro ne semble pas non plus flirter avec les extrêmes. Pas d’abandon en bas âge, pas de prise de drogue, pas de séjour en hôpital psychiatrique ni en prison. Né en 1932 au Portugal, étudiant en architecture à l’École des Beaux-Arts de Porto, il émigre à Perpignan en 1963, continue son activité au sein d’un cabinet d’architecte de la capitale catalane, pour finalement se consacrer pleinement à la peinture, qu’il a toujours pratiquée. Un parcours qui ne ressemble pas à ceux décrits sur les cartels du musée d’Art brut de Montpellier, qui expose la remarquable collection réunie par Fernand Michel, augmentée et valorisée aujourd’hui par ses deux fils. Pourtant, dès les années 60, l’œuvre de Chichorro fut immédiatement adoubée par Jean Dubuffet, qui lui réserva une place dans la Collection d’Art brut à Lausanne. Alain Bourbonnais, autre ambassadeur de cet art qu’il appelait lui « hors-les-normes », l’intégrait lui aussi parmi les pièces réunies dans son lieu La Fabuloserie (Dicy, Yonne), dédié à l’art inclassable : accompli par des autodidactes, poussés par une nécessité intérieure, comme un acte d’invention totale, sans filets, sans discours, où les références n’existent pas –ou alors elles sont réinventées.

Sans complexes

Chichorro se trouve à la croisée de ces « catégories ». Socialement intégré, acculturé, il développe une œuvre reconnue et diffusée dans de nombreux musées ; esthétiquement, il s’inscrit dans un courant dit « populaire », ou « naïf ». On aurait plutôt envie de dire, tout simplement : un art sans complexes. Le musée montpelliérain présente une série d’œuvres colorées, en bas-relief, d’une impressionnante densité. Une infinité de personnages. Collés. Imbriqués. Les yeux plus gros que le ventre. Le phallus au milieu du visage, visible comme le nez au milieu de la figure. Les bouches qui s’étirent comme des fleuves –de paroles, de promesses, de légendes. Une mêlée joyeusement infernale. Avec queues (de monstres tranquilles) et têtes (au regard transperçant, entre sidération et scrutation). Les formes, sculptées dans du polystyrène extrudé, ne sont jamais saillantes : même si les dents sont acérées, le peuple de Chichorro n’est pas agressif. Le relief raconte plutôt quelque chose d’une sensualité nostalgique, comme celle d’un paradis perdu. Où animaux et humains parlaient la même langue, où les esprits communiquaient avec tout un chacun. Les histoires se déroulent dans la profondeur de ces creux et bosses. Les délimitations (noires ou blanches), loin d’enfermer le récit, suggèrent un avant et un après, une course du temps qui jamais ne s’arrête. Il n’y a pas de sens de lecture dans ces condensés d’images qui pourtant évoquent la BD ; disons, pas de gauche à droite. Les œuvres de Chichorro sont plutôt à appréhender de l’extérieur vers l’intérieur –ou inversement. Dans les visages, des personnages. Dans les personnages, des scénettes. Dans les corps, des surprises. Des visages grimaçants, telles des gargouilles égarées, remontées d’un Moyen-Âge dont l’artiste réactive l’imaginaire débridé. Il semble qu’il y ait toujours et encore quelque chose à découvrir au fond de ces fonds colorés. Personnages gigognes. Histoires répétées, contées, depuis la nuit des temps. Poupées russes ; rassurantes autant qu’elles nous phagocytent.

ANNA ZISMAN
Janvier 2019

jusqu’au 31 mars
Musée d’Art brut, Montpellier
04 67 79 62 22 atelier-musee.com

Photo : Mario Chichorro, 2007, Planète aux dérives rapides © AZ