Alexandre Kantorow à la Roque d’Anthéron

Le Petit Prince de la RoqueVu par Zibeline

  Alexandre Kantorow à la Roque d’Anthéron - Zibeline

Les premières notes scellent la connivence entre l’interprète et le piano. Et l’on est emporté dans la musique des sphères. Alexandre Kantorow, tout juste lauréat du premier prix du seizième Concours International Tchaïkovski 2019 et premier français à obtenir cette suprême distinction, revient à la Roque avec sa virtuosité qui ne cherche pas à en être, sa sensibilité juste, son intelligence des textes, son approche fine et personnelle, dans un programme éclectique et dense. La bouleversante Sonate n° 1 en ré mineur op. 28 de Rachmaninov développe avec un romantisme échevelé les thèmes inspirés du Faust de Goethe. Y éclosent les portraits de Faust, Marguerite et Méphistophélès. L’interprète démiurge accorde des couleurs brahmsiennes au propos. Larges empâtements, légèreté irréelle, le phrasé coule, irisé, précis, rond, délicat, lumineux. L’éloquence du Nocturne n° 6 en ré bémol majeur de Fauré décline ses volutes passionnées, la douceur contemplative de la mélodie et ses orages romantiques. La mozartienne Sonate pour piano n° 2 en la majeur que Beethoven dédia à Haydn se livre à une interprétation dépouillée, comme neuve, dessinant des traits en épure, dans une sorte d’évidence claire avant que n’éclate la verve démesurée de L’Oiseau de feu de Stravinsky dans la transcription de Guido Agosti. Fougue, impétuosité, rythmes impossibles, un orchestre entier se dissimule dans le Steinway de concert, multiple les voix, les croise, les superpose, les tisse, dans le flux d’une irrépressible danse. Le jeune artiste (né en 1997) offrit avec une émouvante simplicité deux bis : Méditation (extrait des 18 pièces opus 72) de Tchaïkovsky, « pour retrouver un peu de calme après le déferlement de décibels qui a précédé » (A. K.) et son onirique nostalgie, puis l’Étude d’exécution transcendante n° 12 S. 139 de Liszt, Chasse-Neige (référence au vent sec des montagnes suisses), monstrueusement difficile elle aussi malgré son caractère bucolique et romantique, gammes chromatiques, déplacements en octaves aux deux mains, trémolos qui accordent à la pièce sa vibration particulière… Les silences qui suivent chaque pièce sont d’une densité rare. Temps ourlé de rêve…

MARYVONNE COLOMBANI
Juillet 2019

Concert donné le 26 juillet, Parc du Château de Florans, dans le cadre du Festival International de piano de La Roque d’Anthéron.

Photographie : Alexandre Kantorow © Christophe Gremiot