Le Père de Nafi, conte moral et universel ancré dans la réalité politique africaine

Le père de NafiVu par Zibeline

• 6 janvier 2021⇒13 janvier 2021 •
Le Père de Nafi, conte moral et universel ancré dans la réalité politique africaine - Zibeline

Léopard d’or à Locarno en 2019, le film de Mamadou Dia, Baamum Nafi (Le Père de Nafi) témoigne de la vitalité des jeunes cinéastes sénégalais, à la suite de leurs aînés, Sembène ou Mambéty.

Mamadou Dia, pour ce premier long métrage, a choisi de tourner dans sa ville natale Matam qu’il baptise Yonti, et de raconter la prise de pouvoir progressive de la petite communauté par des extrémistes religieux. Une telle chose n’est pas arrivée au Sénégal mais le réalisateur, marqué par les événements maliens et nigériens quand il était vidéo-journaliste, ou sidéré par l’élection de Trump quand il étudiait à New York, sait que tout est possible, surtout le pire.

Le Père de Nafi, c’est d’abord une histoire de famille. Tierno est un iman respecté à Yonti. Son frère Ousmane, longtemps absent, appuyé par un groupe terroriste puissant qui finance l’opération, est revenu dans l’intention de prendre le pouvoir. Pour cela, il lui faut remplacer le maire qui ne fait pas grand chose pour la population, chasser le doux Tierno de la mosquée, voiler les femmes « impudiques », interdire le football aux enfants, fournir des combattants aux forces islamistes, traquer et punir les Infidèles. Tierno, prônant une religion tolérante, résiste mais il est malade, à bout de forces et entre en conflit avec sa fille unique, Nafi. Celle-ci veut épouser Tokara, le fils d’Ousmane. En secret, les jeunes gens comptent, grâce à ce mariage, s’émanciper, s’arracher à un destin imaginé par leurs parents, et partir à Dakar réaliser leurs rêves.

Il y a du western dans ce film à la photo superbe. Pour le paysage, les étendues terreuses ocrées, le fleuve et la petite ville isolée où arrivent les Méchants, pour les couleurs vives des robes des femmes qui siéraient si bien au Technicolor. Il y a aussi du tragique, voire du biblique. Pour la lutte fratricide entre celui qui est parti et celui qui est resté. Toutefois la stylisation n’exclut en rien l’ancrage dans la réalité quotidienne sénégalaise, la mise en perspective historique et idéologique, et la complexité des personnages dont les déchirements intimes se lisent en filigrane dans leurs silences.

ELISE PADOVANI
Mars 2021

Le Père de Nafi, de Mamadou Dia (1h47) dont la sortie a été retardée par la fermeture des salles, sera visible le 1er avril sur la 25e heure à l’occasion du Festival Diversité.

Photo @ JHR Films