Ecce homo, Interventions 1966-2019, jusqu'au 29 février 2020 au Palais des Papes à Avignon

Le Palais des hommesVu par Zibeline

• 29 juin 2019⇒29 février 2020 •
Ecce homo, Interventions 1966-2019, jusqu'au 29 février 2020 au Palais des Papes à Avignon - Zibeline

La Ville d’Avignon invite Ernest Pignon-Ernest au Palais des Papes pour une grande exposition rétrospective. Ecce Homo, voici l’homme, et la Grande Chapelle est transfigurée d’humanité.

Cécile Helle, maire d’Avignon, est visiblement émue d’introduire ce « grand moment pour la ville », aux côtés de « cet artiste engagé » dont l’œuvre est « assise sur des convictions jamais reniées ». Ecce Homo regroupe plus de 400 œuvres de l’artiste. Les toutes premières, en 1962, sur papier journal, tracées en Algérie, juste à côté de cette ombre d’un homme calciné sur un mur d’Hiroshima : c’est avec cette silhouette noire, en 1966, qu’Ernest Pignon-Ernest a commencé à faire œuvre avec les murs, la rue, les villes, au pochoir d’abord puis en affichant des sérigraphies, la nuit, activiste de l’art replaçant l’image des hommes sur les murs mêmes qu’ils ont bâtis.

Dessin, affiche, photographies

Tout au long de cette œuvre de 50 ans il a parfois capté les extases, les lascivités et les mythologies populaires mais dans Ecce Homo il expose surtout les souffrances, celles qui, lorsqu’on en témoigne, appellent à la révolte et au combat.

Dans Prisons, exécutée juste après la désaffection de Saint Paul, à Lyon, un corps anonyme, de face, nu, à taille humaine, se répète sur les murs, sous les barbelés : une photo de l’œuvre éphémère, et d’immenses sérigraphies de Linceuls évoquant les suicides des détenus, plongent immédiatement le visiteur dans le tragique de l’univers carcéral.

Chacune des sections de l’exposition est ainsi composée des dessins préparatoires, de sérigraphies, puis de photographies de celles-ci dans l’espace public. Les croquis révèlent les sources de l’artiste, des photos qu’il enrichit d’emprunts à l’histoire de l’art, essentiellement d’inspiration religieuse : crucifixion, extase, mort de la vierge. « Il s’agit de notre mythologie, explique-t-il, elle fonde notre relation à la mort. Je suis athée mais quand on est peintre et qu’on travaille sur l’image des corps c’est cette mythologie qui surgit. »

« Faire œuvre des situations »

Car il s’agit bien de capter le surgissement : comment ces dessins, en noir et blanc pour distancier le réalisme, mais à l’échelle 1 pour garder la taille humaine, agissent dans les lieux pour lesquels ils sont conçus : l’espace public, les rues, les lieux de travail. L’initiateur de street art le rappelle gentiment, il n’a « rien à voir avec 80% des street artistes d’aujourd’hui » . « Je ne fais pas des œuvres dans la rue, je fais œuvre de la rue. De ce qui se passe quand les hommes croisent l’image que je leur propose. C’est cela l’œuvre, et non l’affiche elle-même ». Ainsi la mise en croix de Genet, partiellement détruite, rouillée par la tôle d’un container sur laquelle elle était collée, est-elle d’après lui « beaucoup plus intéressante » que le dessin original.

Tous ces dessins affichés sont voués à disparaître. L’artiste raconte avec humour l’anecdote de son Rimbaud, devenu une icône. Un jour à la radio il dit qu’il n’a plus l’affiche, et c’est un auditeur, qui en avait arraché trois, qui lui en a donné une : celle qu’il expose aujourd’hui. « Il les avait prises parce qu’il aimait Rimbaud, à l’époque on n’arrachait pas mes dessins pour les revendre ».

Car c’est aussi ce rapport de possession de l’œuvre qui a été bouleversé : éphémères, offertes à la rue, les sérigraphies ne sont pas l’objet de l’art, qui n’est que le rapport, révélation ou non, que les habitants des rues entretiennent avec l’image. Des sortes de happening dont les photographies gardent la trace, très théâtrale. Un art de l’éphémère ancré dans le présent.

Tous les combats

Actualité, mémoire au présent : au long de ces cinquante années de création Ernest Pignon-Ernest a été de tous les combats politiques. Contre le jumelage de Nice avec Soweto au temps de l’apartheid, contre les maladies du travail, les armes nucléaires, puis à Soweto encore en 2002, où il fait entrer en résonance les ravages du SIDA et la mémoire de la répression de 1976, à Alger où il évoque Maurice Audin, à Haïti aujourd’hui, en Palestine sur les traces de Mahmoud Darwich, à Naples sur celles de Pasolini et de la mythologie populaire.

« Les poètes sont un peu mes saints, mon iconographie pour athée », dit-il en souriant. La dernière section de l’exposition leur est consacrée, et lorsque le visiteur s’avance il se trouve sous les regards croisés de Rimbaud, Neruda, Maïakovski, Desnos, Genet, Darwich, Artaud. Avec, en face, Pasolini assassiné porté par Pasolini vivant. Des poètes en souffrance, engagés, souvent communistes, parfois martyrs, symboles des combats d’un peuple.

« C’est en Palestine que j’ai vécu l’expérience la plus frappante, en affichant Mahmoud Darwich : partout les gens le connaissaient, le reconnaissaient, récitaient ses poèmes. »

Pas de femmes dans cette section, sauf la Louise Lane de Desnos : lorsqu’on s’étonne de cette absence dans la rétrospective d’un artiste qui a fait scandale en dessinant une Jésus fille, ou en féminisant les tableaux d’Ingres, il explique : « J’ai du mal à dessiner la souffrance féminine, elle est immédiatement insupportable, trop forte, beaucoup plus violente que celle des hommes ».

Alors on repasse devant ce corps de femme, main sur le ventre, membres sectionnés, marouflé sur les murs en 1975, du temps du combat pour la légalisation de l’avortement. Image effectivement insupportable, plus encore que ces cadavres traînés à Naples, ou ces corps sortant d’un soupirail : l’iconographie chrétienne, notre mythologie, n’a pas habitué nos yeux à ces images-là, enfouies bien plus profondément que sous la peau des murs.

Agnès Freschel
Juillet 2019

Ecce homo
Interventions 1966-2019
Jusqu’au 29 février 2020
Palais des Papes, Avignon
04 32 74 32 74
palais-des-papes.com

Photos : Pasolini Scampia-Naples 2015 © Ernest Pignon-Ernest
Paris1978, Rimbaud, détail © Ernest Pignon-Ernest

Artéphile
7 rue Bourgneuf
84000 Avignon
04 90 03 01 90
artephile.com