L’exposition « Distance ardente », privée d’inauguration par la pandémie, attend toujours d'être découverte

Le Mrac tient la distanceVu par Zibeline

L’exposition « Distance ardente », privée d’inauguration par la pandémie, attend toujours d'être découverte  - Zibeline

L’exposition Distance ardente, en place depuis novembre mais privée d’inauguration par la pandémie, laisse prévoir une réouverture saisissante pour le Mrac de Sérignan, qui l’a montée à l’occasion de la Saison Africa 2020.

C’est une image, une situation qui nourrit les fantasmes : parcourir un musée, seul.e, dans le silence de la nuit. Les œuvres qu’on peut approcher tout près, la magie qui s’invite pendant la visite. Une forme de communication privilégiée ne manquera pas d’arriver. Que font tous les objets qui constituent les expositions et collections des musées d’aujourd’hui ? Le public en est absent depuis des mois, mais les pièces sont là, accrochées aux murs, posées au milieu des salles. Une question lancinante, qui, si elle fait rêver, attise aussi l’inquiétude et la frustration qui se répand depuis le début de la pandémie. Alors le titre de la première étape de l’exposition Distance ardente fait résonner d’autant plus les sens : les « Corps invisibles » sont confrontés à l’absence de visiteurs dans la très grande salle du sous-sol du Mrac. Comme des petites souris, les quelques invités « professionnels » découvrent enfin le commissariat mené par Hicham Daoudi pour ce volet de la Saison Africa 2020, événement national initié par le Président Macron en 2018. En place avant le deuxième confinement (l’exposition ayant d’abord été prévue pour juin 2020, date d’inauguration de la Saison), tout était installé lorsqu’il a fallu obtenir en urgence des visas, des billets de transports pour que les onze artistes puissent rentrer à temps… laissant les portes du musée se refermer sur leurs œuvres, toutes créées pour l’occasion. Clément Nouet1 ne cache pas son désarroi face à cette situation, et c’est ainsi une partie du travail de l’ombre de tout un musée qui affleure, lorsqu’il évoque les reports à répétition des événements culturels. Parce qu’en Afrique « se télescopent tous les défis contemporains »2, Hicham Daoudi a choisi d’inviter les artistes de l’exposition, vivant presque tous dans un pays du Maghreb, à présenter une adresse à la France. Un rappel historique, une évocation des « Chemins indésirables » parcourus par la diaspora, un questionnement sur « L’avenir commun » que peuvent construire les pays africains et européens, les trois entrées sont fécondes et l’ensemble des œuvres constitue une somme très stimulante -merveilleusement agencée par le créateur du Comptoir des Mines, important espace d’art contemporain à Marrakech.

Mémoire de forme
Des fantômes occupent donc le début du parcours. Ceux des soldats des troupes d’Afrique du Nord, figurés par un patchwork d’uniformes militaires. La très impressionnante installation de Mohamed Arejdal masque l’entrée de la salle sur plus de 5 mètres de large. Les habits recomposés en corps disparus, entremêlés, solidaires et abimés, suggèrent autant l’absence que la persistance d’un souvenir qui serait ressorti à la surface. C’est nous les Africains qui… figure une cohorte de magnifiques revenants, avec leurs habits troués de balles, tachés, suspendus sur un fil à linge, réminiscence des manquements des chefs français face aux appelés maghrébins qu’on a renvoyés avant la célébration de la victoire. D’autres corps envolés planent au-dessus de la Pétrification de Mustapha Akrim : des vêtements, encore, engagés ceux-là dans la reconstruction de la France des années 60-70, accrochés au mur, pris dans le gris du béton. Vestiges quasi pompéiens, trésors remontés d’une mémoire effacée qui pourtant s’impose dans ces habits désertés. Les huit personnages des photographies de Khalil Nemmaoui sont bien là, face à nous, le regard planté dans le nôtre. Ces femmes et hommes sont en tenue de soignants, figés dans le cadre de l’hôpital marocain où ils travaillent. En taille réelle, ils sont debout, les bras croisés, très présents. Mais pourtant, insidieusement, leurs corps se fond dans le décor. Ce n’est pas une superposition, c’est beaucoup plus troublant ; c’est un mélange à l’image des textures et des formes, qui tend à un effacement perçu comme irrémédiable. L’artiste traduit, avec une douceur qui percute très fort, le départ des personnels hospitaliers qui migrent vers la France, laissant exsangues les terrains de la santé au Maghreb.

 

Mohamed Arejdal, C’est nous, les Africains qui…, (détail), 2000. Photo AZ

 

La diaspora est d’ailleurs le thème abordé dans la deuxième partie de Distance Ardente, qui se concentre sur les trajets, les traces de ceux qui parcourent des milliers de kilomètres pour rejoindre un Eldorado bien terni. Avec Réparer le monde, Fatiha Zemmouri expose un morceau de désert en coupe. Dune moulée dans un carré de 6 mètres de côté (sable sur polystyrène), l’installation dégage une impression de quiétude qui recèlerait un danger invisible. Les ridules creusées par le vent sont vierges de toutes traces : très vite on pense à celles qui se sont effacées, celles des pas des migrants empruntant ce nouveau chemin si dangereux vers l’Europe. La mer est là aussi, on l’imagine autour des imposants corps à (échelle 2) que Diadji Diop a déposé sur le sol. Passé, présent… ? Partie 2 réunit quatre sculptures en résine rouge et brillante, des hommes qui nagent, souriants, puissants. Même si dans le contexte, on craint l’issue fatale, on peut aussi s’accorder un temps de réel plaisir à la rencontre de ces apparitions qui dégagent aussi une grande confiance. Espoir, aussi, dans l’Univers relationnel de Mohamed Arejdal, qui conclue l’exposition avec une œuvre multicolore, presque 2 kilomètres de rubans de couture entremêlés, comme ses uniformes militaires, mais ici ce n’est pas la fatalité qui s’exprime. Il y a au contraire, dans cette sculpture monumentale, un dynamisme qui enthousiasme ; trajets, histoires, récits, projets, énergies, tout semble s’agréger, centimètre par centimètre, pour s’émanciper et créer encore. Ensemble, peut-être.

ANNA ZISMAN
Février 2021

Distance Ardente, exposition visible dès la réouverture des musées
Musée régional d’art contemporain, Sérignan
mrac.laregion.fr

1Directeur du Mrac par intérim jusqu’à nouvel ordre, depuis le départ de Sandra Patron

2Discours d’Emmanuel Macron à Ouagadougou le 28 novembre 2018

Photo : Mustapha Akrim, Pétrification (détail), 2020. Photo Aurélien Mole