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Une grande fête de la littérature : Les Correspondances de Manosque

Le monde, la vie, et des mots pour les dire

Une grande fête de la littérature : Les Correspondances de Manosque - Zibeline

À Manosque, le temps d’un week-end, c’est avec le monde qu’on a rendez-vous. Le monde de ceux, romanciers, poètes, chanteurs, performeurs.., qui font œuvre de leurs lectures, de leurs expériences, de leurs interrogations, et viennent les partager pour le plus grand plaisir d’un public nombreux et passionné.

« Soulever les lieux communs…
…  comme des cailloux, pour voir ce qui est vivant dessous ». C’est le projet de Marie Darrieussecq dans tous ses romans, comme dans le dernier La mer à l’envers (« La mère à l’envers ? La mère allant vers ? » plaisante-t-elle), récemment paru chez POL. Ainsi en va-t-il de ce qu’elle nomme la « comédie de nous aujourd’hui » et qui s’incarne dans le personnage de Rose, cette mère de famille un peu bobo, tout à fait débordée, pas forcément héroïque, que sa rencontre avec Younès va transformer. Le sujet des migrants- qu’elle préfère appeler « réfugiés »- fait aujourd’hui couler beaucoup d’encre. Pas évident de sortir des clichés. Marie Darrieussecq a d’ailleurs mis cinq ans pour écrire ce roman : trop « engluée dans le réel », trop d’entretiens, envie de tirer un fil inédit qui s’obstinait à faire défaut. C’est finalement le prénom de Jonas (Younès est l’équivalent de Jonas en arabe), une phrase de Heroes, la chanson de Bowie (« We can be heroes, just for one day », qu’elle a placée en exergue), et aussi sa visite à Calais qui ont permis au livre d’exister dans toute son originalité. Sa légèreté aussi. Une élégante façon de rendre hommage à tous ces jeunes gens héroïques qui partent car ils veulent voir du pays, « à leur pep’s, à leur style », de rendre hommage également à son héroïne malgré elle, qui agit « constamment dans l’impro », mais se montre « généreuse, honorable ». Un roman subtil donc, « plus subtil que les slogans », plus efficace aussi pour décrire le monde d’aujourd’hui.

« Rassembler toute la planète et toute la science »
« Concilier la chambre pascalienne avec Conrad et Verne », telle est l’ambition du grand projet Abracadabra, une série de douze « romans sans fiction » dans laquelle s’est lancé Patrick Deville et dont Amazonia, son dernier opus, fait partie. Un roman-fleuve, fait de toutes les lectures de l’écrivain, de toutes les histoires que charrient les eaux de l’Amazone car, pour Deville comme pour Darrieussecq, « écrire vient après la lecture ». « C’est la bibliothèque qui commande la navigation », affirme-t-il dans un sourire. Amazonia donc, comme le rêve d’ « un monde dont le socle est la littérature », un monde à déchiffrer avant de le raconter. Un monde aussi à sauvegarder grâce aux mots. Car, selon lui, comme les bestioles et le darwinisme, la pensée humaniste est en voie d’extinction. Amer (mais lucide) constat, qui le pousse à poursuivre son œuvre de recensement de toutes les aventures humaines qui ont fabriqué le monde tel qu’il est.

« Muscler l’écriture »
La travailler comme on travaille la terre, au plus près des gestes, des sensations, sans juger, sans gloser, Cécile Coulon et Nathacha Appanah s’y emploient. Passionnant dialogue que celui de ces deux écrivaines, habilement animé par Elodie Karaki. Visiblement chacune a lu (vraiment lu) le roman de l’autre et, bien que leurs livres soient très différents, par l’intrigue, le style, bien que leur personnalité semble les opposer – éloquence incisive et fougueuse de Cécile Coulon, voix feutrée et retenue de Nathacha Appanah- on ne peut que remarquer combien leur œuvre les rapproche. Histoires de familles, violence, mémoire…Et tous les « empêchements » qui barrent la route à l’amour. Le paradis de Coulon n’en est pas un, loin s’en faut. Quant au « ciel par-dessus le toit » d’Appanah, il n’est pas toujours bleu, pas toujours calme. N’importe, pour les deux autrices, la littérature consiste à dire la vie comme elle est,  « avec ses trous, ses manquements ». Et toutes deux le font avec un réalisme percutant et une charge poétique d’une rare intensité.

Vivre de vin et de poésie
On frise l’indigestion à écouter tous ces récits de repas pantagruéliques, ces recettes insolites, ces menus à n’en plus finir, ces listes de grands crus (et autres vins moins fameux mais tout aussi gouleyants)…Pourtant, quand le spectacle s’achève, on en voudrait encore. Encore un peu de truculence, d’appétit pour la vie. « Péché de gloutonnerie » ? Sans doute, mais tant pis. Jean-Quentin Châtelain s’est emparé avec bonheur du texte de souvenirs de Jim Harrisson et pendant plus d’une heure, il nous a régalés d’extraits d’Un sacré gueuleton: manger, boire et vivre (Flammarion 2018). Mieux, ce roi du monologue à la carrure de colosse nous a donné l’illusion de voir sur scène l’auteur de Dalva himself. L’allure, la corpulence, tout, même la voix qui avait comme une sorte d’accent traînant à l’américaine. Un prodigieux travail d’acteur, au service d’un texte réjouissant.

Somnoler en mots et en musique
Qui dira le plaisir des siestes littéraires ? Tout le monde…à condition d’avoir réussi à trouver une place (elles sont prises d’assaut) et de pouvoir s’allonger dans le noir, ce qui n’est pas évident. Pourtant, même assis, c’est un moment hors du temps que proposent Bastien Lallemant et toute sa bande. Une heure à se laisser flotter. Juste écouter, juste profiter. Évidemment, tout dépend des textes proposés. Ce dimanche-là, Anne Pauly et Victor Jestin lisaient des extraits de leurs livres. Denses, tout sauf légers. Dans Avant que j’oublie (Verdier), Anne Pauly relate la mort de son père. Quant au tout jeune Victor Jestin, il évoque l’été désastreux d’un adolescent dans son premier roman La chaleur (Flammarion). Bref, difficile de ne pas céder à l’émotion en entendant les phrases murmurées, que l’accompagnement musical rendait plus poignantes encore. Un plaisir triste en somme…mais un plaisir quand même.

S’entretenir en solo…
Bertrand Belin a confié son commerce difficile avec la langue lors de ses apprentissages. Apparemment il s’est bien rattrapé : le voilà volubile et brillant, relevant le « défi » de la conquête des mots dans Grands carnivores avec rythme et musicalité au service de la rivalité de deux frères, de deux mondes opposés.

Invitée pour la première fois à Manosque, Valentine Goby a dialogué avec l’excellente modératrice Maya Michalon autour du personnage de fiction de son dernier roman, murène, volontairement sans majuscule. « C’est vraiment ma créature », dit-elle, émue.

Une façon de parler de l’énorme pouvoir de l’auteur. Dans ce roman, François Sandre (encore un nom de poisson…) échappe à la mort et au néant ; il se reconstruit et donne une belle leçon de vie aux lecteurs. Et l’on en sait gré à sa créatrice.

Ou en duo…
René Fregni (Dernier arrêt avant l’automne) et Louis-Philippe Dalembert (Mur Méditerranée) ont dialogué autour du thème de la solidarité et de l’amitié, nécessaires pour sauver la planète et du problème des migrants, thème du livre de Dalembert, et de la nécessité de s’unir pour les sauver. Fregni a déclaré : « Ce sont les passeurs de mots qui luttent le mieux contre les passeurs. ». Bel hommage à la littérature !

Christine Montalbetti (Mon ancêtre Poisson) et Laure Limongi (On ne peut pas tenir la mer entre ses mains) se sont, elles, plongées dans leurs histoires familiales et leurs secrets, levés parfois involontairement par la transmission orale. La première fait revivre son arrière-arrière- grand-père, célèbre botaniste autodidacte, la seconde évoque la naissance du FLNC et les troubles violents qu’elle a entraînés. Toutes deux soulignent l’importance de lever le voile sur le passé pour se trouver et se construire.

Autre problématique pour Kaouther Adimi (Les petits de Décembre) et Brigitte Giraud (Jour de courage) : leurs deux livres font l’éloge des adolescents qui s’affirment, résistent. La première part d’une histoire vraie : de jeunes algériens s’opposent à des militaires qui veulent récupérer leur terrain de foot pour élever une construction. L’événement atteint le niveau de l’allégorie, rendant gloire à la jeunesse algérienne qui s’est opposée récemment à un cinquième mandat de Bouteflika. La seconde imagine un lycéen actuel qui fait son coming out en classe devant ses camarades au cours d’un exposé sur Magnus Hirschfeld, médecin allemand, premier à avoir lutté contre la pénalisation de l’homosexualité. Dans ces deux romans la fiction renforce la réalité.

N’oublions pas Blandine Rinkel (Le Nom secret des choses) et Sylvain Prudhomme (Par les routes). Ils ont tous deux vécu en résidence d’écriture à Manosque, tissant des liens étroits avec les habitants et nous offrent deux livres sur l’amitié et la confiance. Ils s’accordent sur une expression inattendue pour désigner leurs personnages aux parcours incertains : ce sont des « créatures clignotantes ». Belle image à méditer.

Entrer en connivence
Blandine Rinkel est aussi musicienne, chanteuse et même danseuse. Aussi s’est-elle produite en deuxième partie de soirée avec son complice Pierre Jouan et quatre autres musiciens. Nom du groupe : Catastrophe. Et ça leur va, au poil ! Ça bouge bien dans des costumes acidulés, leurs textes – heureusement, pas tous en anglais – sont accrocheurs et leurs adresses au public chaleureuses. À la fin, tout le monde est debout dans la petite salle du café provisoire. C’est cela aussi, les Correspondances : on s’y sent comme dans une famille unie. L’important n’est-il pas de « rester vivants !», comme le revendique l’artiste?

Voilà, c’était Manosque, une fois encore fertile en émotions, en découvertes. Dans la multiplicité des regards sur le monde, sur la vie.

FRED ROBERT & CHRIS BOURGUE
octobre 2019

Les Correspondances de Manosque se sont déroulées du 25 au 29 septembre
Les chroniques de la plupart de ces livres sont à retrouver sur journalzibeline.fr

Photographies : M. Darrieussecq & M. Abescat © Chris Bourgue
Manosque 2019 © Chris Bourgue