Le Merlan met du baume aux coeurs écorchés

Le Merlan en boîte !Vu par Zibeline

Le Merlan met du baume aux coeurs écorchés - Zibeline

Entre les attentats et le premier tour des élections, le Merlan a offert trois soirées de partage sensible et divers, musical, chorégraphique et dramatique. De quoi mettre du baume aux cœurs écorchés…

Un concert en deux parties a réuni un public nombreux et un peu inhabituel dans cette salle. Qui avait envie de danser et s’est levé, sur les mélodies subtiles mais néanmoins rythmées d’Alsarah, chanteuse soudanaise accompagnée des Nubatones. Sa musique s’enracine dans une tradition africaine large qu’elle revisite allègrement aux couleurs de la pop nubienne, passant de la ballade sentimentale au groove jazzy, arabe, orientale. À deux voix, pulsée, visiblement engagée même si on passe hélas à côté des paroles (quand donc les musiques actuelles se décideront elles à surtitrer les chansons ?), sa musique émeut et met en mouvement les corps… qui resteront debout pour la deuxième partie, plus enflammée encore. Car Bachar Mar Khalifé a offert un concert rare. Au piano et synthé, le musicien est impressionnant, introduisant sa performance par une improvisation mêlant modes orientaux et développements debussystes, adressant une prière à un dieu interconfessionnel, invoqué quelques jours après les attentats sanglants. Là aussi le chant est beau, toujours juste et puissant, le rythme donné par un percussionniste fabuleux, un bassiste qui nourrit de ses graves. Tout cela met la salle debout, et frémissante…

Une toute autre ambiance au Gymnase avec Cunningham restauré par Robert Swinston, qui fut son assistant pendant 30 ans et dirige aujourd’hui le Centre Chorégraphique d’Angers. Avec ce programme d’Event, regroupant des extraits de pièces du maître américain, le CDNC angevin a triomphé à New York, et l’on comprend pourquoi. Bien mieux qu’une restitution, il s’agit d’une réappropriation, très lyrique, de l’abstraction et l’aléatoire de la danse de Cunningham. Marquée par son temps, par des élans somme toute romantiques, le plaisir du mouvement et de la vitesse, du placement exact même s’il est oblique, des bras tournoyants. Sans narration ni même thématique, mais habité de chair… et parfois, sous les banderoles multicolores du décor, d’un esprit pop art insoupçonné !

De théâtre enfin, avec une des artistes associée au Merlan : Pauline Bureau aborde avec Sirènes un thème bien peu présent sur les scènes, celui de la relation mère-fille et de la transmission des névroses féminines. Le dispositif est simple : trois générations, trois temporalités des années soixante à nos jours, et l’histoire d’une douleur innomée et d’une voix qui se perd quand le secret est trop lourd. Les époques alternent en de courtes saynètes qui se répondent, disant le départ du père, la stupeur de la mère et de l’enfant délaissée, le non-dit transmis à la génération suivante, la difficulté d’aimer, de parler, l’envie de mourir, et l’appétit de vivre. Mais la banalité des situations, malgré une scénographie soignée et inventive, aboutit à quelques clichés, de jeu, de langue, de référence (on n’échappe pas à Disney), de situation. En particulier avec un personnage de trader vissé à son écran et à son téléphone, et qui se tape des putes. N’importe : le spectacle, sensible, limpide dans son propos, affirme la spécificité d’un continent inexploré, celui de l’inconscient familial féminin…

AGNÈS FRESCHEL
Décembre 2015

Le concert a eu le 20 novembre, Event le 1er décembre au Gymnase, Sirènes les 4 et 5 décembre (ce dernier spectacle sera également donné le 14 janvier au Théâtre de Cavaillon).

Photo : Event © Yi Chun Wu

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