La bonté peut-elle être une lâcheté ?

Le masque du pouvoir

La bonté peut-elle être une lâcheté ? - Zibeline

Gorge Mastromas a toujours été convenable. Un enfant puis un ado qui ne se fait pas particulièrement remarquer, drôle, gentil, un peu loser face à ceux qui en imposent parmi ses copains. Il n’est pas celui qu’on suit, il n’est pas non plus celui dont on tombe facilement amoureux… Bref, il est dans la norme, noyé dans la masse du « rien de particulier à signaler ». À force de toujours faire « ce qu’il y avait de bien », toujours penché qu’il était vers la morale, Gorge a choisi plus d’une fois la bonté, à moins que ce soit la lâcheté. Est-ce parce qu’il est fondamentalement bon ou simplement parce qu’il n’ose pas être « mauvais » ?

Chaque confrontation à un choix le mène au même résultat… jusqu’au basculement irréversible. Ce jour-là son employeur au bord de la faillite a besoin de son avis, tout en lui glissant « vous êtes si raisonnable, j’ai toujours pensé que c’était une sorte de faiblesse ». Est-ce ça l’étincelle, ou la sensation d’approcher le pouvoir (sauver sa patronne ou la sacrifier) et la promesse d’enfin en disposer ? Nulle réponse apportée, mais il tient-là le pistolet d’abattage et ne le lâchera plus. Les succès économiques s’enchainent, le monde lui appartient, une ordure est née. Au diable les convenances, les regrets, vive le cynisme, la trahison, et surtout le mensonge, érigé comme règle de vie. Destructeur, à tout point de vue…

Après Orphelins en 2014, Chloé Dabert retrouve l’auteur Dennis Kelly avec cette mise en scène de L’Abattage rituel de Gorge Mastromas. 

Au-delà d’une simple critique du capitalisme et de l’ultralibéralisme, l’auteur interroge notre rapport intime à la vérité, au pouvoir, et au mensonge. La mise en scène de Chloé Dabert laisse progressivement s’installer ce personnage peu attachant, même pas détestable tant il nous renvoie tous à nombre de choix irréversibles et souvent paradoxaux, dans l’ingénieuse scénographie de Pierre Nouvel, modulable et neutre, qui se transforme au fil de l’histoire. 

Les comédiens, formidables, s’emparent avec énergie du rythme de ce texte labyrinthique, cru, brutal, heurté parfois, qui révèle toute la cruauté d’une vie finalement sacrifiée sur l’autel d’un dérisoire pouvoir. 
DOMINIQUE MARÇON
Avril 2018

L’abattage rituel de Gorge Mastromas a été donné le 27 mars au Théâtre des Salins, Martigues

Photo : © Solange Abaziou


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