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Joël Pommerat met en scène des détenus à la Maison Centrale d’Arles, dans Marius

Le Marius sans peine

Joël Pommerat met en scène des détenus à la Maison Centrale d’Arles, dans Marius - Zibeline

Au début on compte les portes. Le petit groupe de quatre personnes progresse rapidement de sas en sas. Arrêt devant chaque grille. Signal sonore discret avant l’ouverture. Le gardien s’efface, laisse passer les visiteurs. Clac ; fermeture. Quelques mètres, dans ce couloir aveugle balisé par des affichettes qui rappellent régulièrement qu’il est « Interdit de mettre les pieds au mur ». Ouverture de la grille suivante. Il y en a tant, et puis on est trop troublée, alors on marche, quelque peu hébétée, on en a oublié de continuer à compter. La poignée de main franche et chaleureuse de la cheffe adjointe Fanny Bouchard, accompagnée d’un regard droit dans les yeux qui revigore avant ce périple dans la Maison centrale d’Arles n’a pas suffi à détendre la grappe d’invités –dans ce groupe : deux représentants de la Fondation d’entreprise Hermès et deux journalistes. « Interdiction de fumer » ; l’odeur de tabac devient de plus en plus prégnante, on doit approcher. Et voilà que tout ressemble presque à un théâtre. La porte ouverte avec distribution de feuille de salle, cinq rangées de sièges sur des gradins, rampes de projeteurs au plafond, décor de snack-boulangerie. L’atelier couture de la prison est libéré pendant la période de fin d’année, et a été transformé par les équipes de la Cie Louis Brouillard et du Théâtre d’Arles en salle de spectacle. On essaie d’oublier les grilles tout autour, les gardiens qui vont et viennent sur la cursive au-dessus, et on se plonge dans l’attente. Les 50 spectateurs arriveront au compte-gouttes, par petits groupes toujours, haute sécurité oblige. Cela prendra une heure. Non, ce n’est pas long : ici, le temps passe à un rythme différent. Sa densité est étrange, entre compacité et dilution. Qu’est-ce qu’une heure à laisser filer avant une représentation, lorsqu’on se trouve au cœur d’un établissement pénitentiaire où les détenus (ils sont 130 à Arles) sont là pour plus de dix, souvent vingt ans ? Alors l’heure s’étire comme quelque chose d’autonome, où tout a un poids, rien n’est anodin. On détaille les pièces du décor (Éric Soyer), et on apprend que chaque objet a dû être listé, détaillé, vérifié. Les baguettes de pain, les tables de bistrot, les placards, la pancarte « Artisan boulanger & fier de l’être ». Et voilà, tout le monde est là : la ministre de la Culture Françoise Nyssen est arrivée, voisine arlésienne venue en toute simplicité, installée au premier rang par la cheffe de l’établissement (oui, ce sont deux femmes qui sont à la tête de l’une des 6 Maisons Centrales françaises), Corinne Puglierini. Petits crépitements dans les talkies walkies. Les lumières baissent. On bascule dans le théâtre.

Second degré

César, Marius, Escartefigue, Panisse… Les voix tremblent un peu au début, et très vite, tout devient naturel. Les personnages s’incarnent et occupent la scène, les personnalités des comédiens (aucune envie de parler de détenus, nous sommes au théâtre, un point c’est tout) débordent les rôles écrits par Pagnol, les rêves et les failles se révèlent et les individualités s’affirment. Fanny (Élise Douyère) est au diapason. Arrivée du théâtre professionnel, elle navigue entre les répliques de ses partenaires, qui jouent superbement la carte du second degré. Lorsqu’Escartefigue (M.W.), débonnaire marchand d’oiseaux dans le texte de Joël Pommerat (écrit à partir des improvisations des participants à l’atelier théâtre mené par César-Jean Ruimi)) assène, blasé, que « ça fait 30 ans qu’[il n’est] pas sorti de Marseille », on rit et on frémit. 30 ans ?… Le cri de Marius (Mich) à Fanny est encore plus vertigineux : « Je ne me vois pas passer toute ma vie ici ! Je crève à petit feu, j’ai envie de partir loin ! » Les démêlés de nos sympathiques marseillais semblent bien loin, et tous pourtant, Panisse en tête, (Galynette), converti en marchand de scooters magnifique magouilleur, s’amusent à nous rappeler le parfum du texte original. La partie de cartes se joue à l’atout pique « les moustiques, ils piquent fort cette année ! », et César a toujours son bon cœur.

Message reçu

Aucun d’eux n’avait déjà fait du théâtre. « Je ne connaissais même pas Monsieur Joël Pommerat », glisse Mich. Assis devant le public à la fin du spectacle, ils racontent un à un comment l’atelier (mené sans surveillance) les a changés. « J’étais mal, je ne parlais à personne », « La sensation sur un plateau, il n’y a pas meilleur », « Ça me permet d’exister », « Je me suis senti me redresser ». Joël Pommerat retrace l’aventure commencée en 2013 (un premier spectacle a déjà été monté en 2015, Zib’ y était), ses débats avec Jean Ruimi (qui cosigne le travail) sur des choix d’écriture ou de mise en scène, sa volonté de voir s’inscrire le projet dans la durée, sa certitude de mener une action qu’il faudrait multiplier dans les lieux de détention.

À Françoise Nyssen qui lui demande si elle peut diffuser sa parole pour argumenter dans ce sens, Jean Ruimi répond : « Si un jour je sors d’ici, je serai le premier à retourner en prison pour expliquer à tout le monde que le théâtre, c’est la vie. » Aller-Retour express. Message reçu, en plein cœur, par la Ministre.

ANNA ZISMAN
Janvier 2017

Marius a été joué 4 fois dans la Maison Centrale d’Arles, devant les familles des détenus, les co-détenus, les personnels, et des acteurs de la vie culturelle locale et nationale, les 28, 29 décembre & 2 janvier.

Lire aussi notre retour sur le spectacle de Joël Pommerat Ça ira fin de Louis (1) vu de l’intérieur par des comédiens amateurs à La Criée, Théâtre National de Marseille.

Photo : Galynette et Mich © Christophe Loiseau