Anima, projet de théâtre et d'images autour d'un roman de Wajdi Mouawad

Le laboratoire du devenir-animal sur scène

Anima, projet de théâtre et d'images autour d'un roman de Wajdi Mouawad - Zibeline

Le projet pluridisciplinaire autour du deuxième roman de Wajdi Mouawad, Anima, regroupe huit étudiants-comédiens de l’ERAC, quatre élèves-photographes de l’ENSP, deux étudiants de l’ESAAix, deux étudiants en master à la Sorbonne. Mené par le metteur en scène Karim Bel Kacem, Caroline Bernard (laboratoire prospective de l’image, ENSP), Guillaume Stagnaro (laboratoire Mécatronique, ESAAix) et Fabrice Aragno (réalisateur-monteur), cet atelier ambitieux, dont le dispositif est soutenu par le théâtre d’Arles, se veut une recherche « collective et horizontale », comme le souligne C. Bernard à l’issue du spectacle, ajoutant qu’il s’agit « d’inventaires, d’essais et d’erreurs » par lesquelles les apprentis photographes ont tenté de comprendre les particularités du travail de plateau des comédiens et de préciser que « l’engagement de chacun dans cette étape de création a été hors norme ». On veut bien le croire tant les moyens mis en œuvre sont nombreux et les pistes de travail à partir du roman polyphonique, multiples.

Un corps de jeune femme est là, allongé sur la scène. Des mots latins sont inscrits sur différents panneaux comme les étiquettes des noms savants d’animaux dans les musées d’histoire naturelle. Une caméra sur roulette parcourt le plateau et fait découvrir, sur un écran projeté, des détails, des fragments de ce qui est en scène, mais  imperceptible à l’œil du public. Il s’agit de la femme de Wahhch, assassinée violemment. L’inhumanité monstrueuse de l’acte pousse le personnage à la recherche du visage du meurtrier. La quête est racontée par les animaux (chien, poisson rouge, araignée, chauve-souris…) témoins des agissements « humains ».

Cette composition du roman permet ainsi aux étudiants comédiens et photographes d’entrer dans un jeu sur les points de vue, sur les visions, sur les voix animales. Les un(e)s comme les autres sont talentueux, inventifs et explorent avec une grande justesse les différentes possibilités offertes par le dispositif. Le dialogue entre le jeu des comédiens et les pratiques de l’image offre de beaux tableaux qui inventent des espaces scéniques  tentant de rendre compte de chaque regard animal. On relève des trouvailles techniques et esthétiques : le tremblé d’un téléphone pour rendre le regard d’un chien, les corps des comédiens étendus sur les spectateurs et capturés en belles fresques numériques (un « regard » de chauve-souris ?). La pluridisciplinarité permet aussi le questionnement de la répétition dans l’art vivant du jeu des comédiens. Une scène est jouée deux fois à l’identique, la deuxième, muette, devenant beaucoup plus parlante que la première. Les différentes approches filmiques s’appuient sur la duplication. Celle de l’image, celle de l’action théâtrale, celle du texte entendu ou lu.

L’atelier « d’images opératoires » (Prospectives de l’image de l’ENSP) fonctionne à merveille dans la superposition des « machineries ». Le pouvoir des images est néanmoins tel qu’il emprisonne quelque peu les comédiens devenant par moments les cobayes instrumentalisés d’une fabrique d’images, d’un étalage d’effets. Parfois, pour les spectateurs, les totems (« animaux symboles manifestant la part invisible des êtres humains ») se perdent en captations d’écran du visible des acteurs. Le texte lui-même perd de sa force et semble parfois plus prétexte que parole théâtrale. Le souci de conserver une forme de dramaturgie (avec chapitres visibles) dans un tel projet expérimental n’est peut-être pas nécessaire. Le rééquilibrage des présences de chaque art et de chaque élément constitutif du spectacle sera peut-être nécessaire.

Il n’en reste pas moins que le projet est une vraie promesse qui questionne notre regard sur le théâtre, sur l’animalité, sur l’invisible.

DELPHINE DIEU
Octobre 2017

Anima a été créé au Théâtre d’Arles les 26 et 27 septembre, joué à l’IMMS, à Marseille, les 5 et 6 octobre dans le cadre d’ActOral 2017.

Photo : Anima -c- Olivier Quero


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