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David Kadouch à La Roque d’Anthéron : magie sensible

Le grillon et les révolutions

David Kadouch à La Roque d’Anthéron : magie sensible - Zibeline

Le premier grand récital du Festival International de piano de la Roque d’Anthéron, après les premières soirées où orchestre et solistes dialoguaient, adoptait le titre de « Révolution ». Rappel nécessaire aux tentations autocratiques de tous ordres ? En un programme subtilement construit, le pianiste David Kadouch livrait une palette diachronique du thème révolutionnaire, depuis Les souffrances de la Reine de France opus 23 de Dussek (1760-1812). L’écriture limpide narre la fin de Marie-Antoinette. Le double discours, entre l’enthousiasme révolutionnaire et la notion de perte, de retournement, orchestre le cheminement du concert. Puis, imprégnée d’histoire, éclot la Sonate de Beethoven n°26 en mi bémol majeur op. 81a, Les Adieux, au premier mouvement nourri des regrets liés à l’exil (celui de l’archiduc et ami du compositeur, Rodolphe d’Autriche, contraint de quitter Vienne), avec ses trois notes descendantes (que Beethoven sous-titra le-be-wohl, « adieux »), avant l’explosion joyeuse du troisième mouvement, Vivacissimamente. L’Étude n° 12 op.10, la célèbre Révolutionnaire de Chopin, laissait sentir dans son époustouflante interprétation l’influence de Maurizio Pollini : précision des traits, tempi affirmés, enthousiaste vivacité, avant le virtuose Scherzo n°1 en si mineur op. 20, auquel Maurice Schlesinger avait ajouté le sous-titre (contre l’avis de Chopin) Le banquet infernal. La légende en date la composition lors d’une nuit d’angoisse dans la cathédrale de Vienne… triomphe exacerbé du romantisme ! En hommage à la Révolution hongroise de 1848 écrasée dans le sang, le septième morceau des Harmonies poétiques et religieuses de Franz Liszt, l’élégie Funérailles, allie trémolos désespérés et lamentations à la vigueur héroïque de marches guerrière. La partition conjugue ombres et brillances, avant l’apaisement final. David Kadouch enchaina avec une virtuose sensibilité la Sonate 1.X. 1905 en mi bémol majeur de Janáček. Écrite en hommage à un ouvrier (František Pavlík) tué le 1er octobre 1905 lors des manifestations en soutien à une université tchèque de Brno, elle s’articule en deux mouvements, Con moto, Pressentiment, et Adagio, La mort. Le jeu tout en finesse du jeune pianiste rendait l’émotion du compositeur, accordant le lyrisme d’envolées mélodiques aux phrases lapidaires sur lesquelles elles viennent se heurter. Puis les volutes de Debussy tissèrent leurs amples périodes pailletées, scandées par les éclats de Feux d’artifice éblouissants (extraits des Préludes). En final, le pianiste offrait une œuvre d’une fascinante intensité, Winnsboro Cotton Mill Blues de Frederic Rzewski, que l’on connaît déjà pour ses 36 variations sur la chanson révolutionnaire El pueblo unido jamás será vencido, sur le modèle des Variations Diabelli de Beethoven. Séquences martelées ad libitum, clavier arpenté, frappé, avec les doigts, les mains, les bras, les coudes… le corps de l’interprète se fond dans l’instrument. Impressions tribales, rythmes ostinato, montée expressive, échos de Gershwin, jeu bouleversant qui a transporté le public de La Roque. En rappel, après toutes ces révolutions, une « valse », de Scriabine, opus 38. La magie a encore une fois opéré… Avec en prime un petit incident qui fit douter de la qualité du piano et de l’accordeur : un grillon, sans doute mélomane, s’était glissé entre les cordes, déréglant une note en suscitant de malencontreux effets vibratoires et dissonants. L’entracte vit l’accordeur arriver en catastrophe ! David Kadouch en souriait après le concert : « j’ai peut-être tué ce pauvre grillon » !

MARYVONNE COLOMBANI
Juillet 2018

Festival International de piano de La Roque d’Anthéron

Concert donné au Parc de Florans, La Roque d’Anthéron le 21 juillet

Photographie : David Kadouch © Christophe Gremiot