La danse monde à Cannes

Le grand écart, figure imposée du Festival de danse de CannesVu par Zibeline

• 11 décembre 2019⇒15 décembre 2019 •
La danse monde à Cannes  - Zibeline

La danse monde fait le sel du festival dirigé par Brigitte Lefèvre, attachée à la diversité d’une programmation pensée pour aller à la rencontre du plus large public.

« Je ne suis pas là pour plaire mais pour convaincre » avoue Brigitte Lefèvre lors d’un bord de scène qu’elle affectionne particulièrement. Preuves à l’appui ! Car passer en une journée de la projection du documentaire de Brigitte Kramer sur Sasha Waltz, instructif et bouleversant, à la compagnie Guadeloupéenne Difé Kako, dont la tentative de métissage des danses traditionnelles créoles, du hip hop, du crump et du voguing ressemble à un colombo trop salé-sucré-épicé, puis retour à la compagnie Sasha Waltz & Guests avec son magistral Körper nous laisse pantois. Mais l’essentiel est de revivre cette pièce créée il y a presque vingt ans dont la force, la complexité et le pouvoir attractif sont intacts : comment ne pas être sonné après ce coup de massue visuel, technique, musical, théâtral qui offre une harmonie dans l’hétérogène en faisant parler les corps individuels et collectifs. Organes, membres, peau, voix, liquides, bruits, os, sang, Sasha Waltz explore physiquement et intellectuellement tous les possibles du corps dans l’histoire et la société dans cette œuvre percutante, annonciatrice de ses futurs travaux de recherches. Après ce premier volet d’une trilogie, espérons que le festival accueille prochainement le second consacré au sexe et le troisième sur la disparition et la mort.

Outre les Antilles et l’Allemagne, le festival nous transporte au Canada où Olivia Grandville est partie à la rencontre des Amérindiens, de leur passé et de leur présent chaotiques, de leurs cultures et, bien sûr, de leurs danses. Sans se réapproprier le pow-wow mais en rendant hommage au peuple, À l’ouest emporte ses formidables danseuses dans un flux continu de pulsations, de battements, de vibrations, dessinant au sol des graphismes rigoureux autour d’un igloo imaginaire. La réussite de sa création hypnotique tient au postulat de départ qui ne laisse aucun doute : « Je n’ai eu ni l’envie ni le droit de les imiter » explique la chorégraphe qui, se reconnaissant dans leur danse, a recréé son propre rituel en vingt-cinq modules fusionnés avec des enregistrements de sons, de voix et d’images authentiques. Quitter l’esprit chamanique pour aborder les rivages de la folie n’est pas chose aisée mais, justement, le festival s’y emploie en accueillant l’Américain James Sewell et son Titicut Follies inspiré du film documentaire tourné en 1966 par Frederick Wiseman. Dans le plus pur esprit de la revue de music-hall, la pièce enfile les numéros comme un rang de perles sans parvenir à explorer en profondeur les méandres de la folie humaine : formidable pour les uns, irritante pour les autres, on peut facilement décrocher des tableaux burlesques sans contester la prouesse technique et expressive des interprètes formés à la danse classique.

Un festival « éclaté »

Étonnamment le festival, et c’est une première, a élargi son inscription territoriale au-delà de Cannes. Le fait d’une volonté politique ? Pas du tout explique Brigitte Lefèvre : « J’ai constaté qu’autour de Cannes il y avait des équipements dont l’excellent travail ne se savait pas forcément à Paris. C’est parti d’une forme d’évidence de se rencontrer et de travailler ensemble, et de reconnaissance aussi. J’ai senti qu’il y avait un terrain favorable et cela s’est fait très naturellement. Nous avons dialogué, c’est très important car nous parlons de danse, d’artistes et de lieux. Je ne suis pas là pour imposer mais pour échanger avec les théâtres ». Ainsi Carros, Antibes, Draguignan, Nice, Mougins et Grasse recueillent les fruits de la notoriété de la biennale tout en préservant leur identité.
MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Décembre 2019

Le Festival de danse de Cannes se poursuit jusqu’au 15 décembre
festivaldedanse-cannes.com

Photo : Körper, Sasha Waltz © Bernd Uhlig