Vu par Zibeline

Défendre le vivant comme les guerriers Jivaros ou les Zadistes : l'apport de l'anthropologie

Le goût de la désorientation

Défendre le vivant comme les guerriers Jivaros ou les Zadistes : l'apport de l'anthropologie  - Zibeline

De l’importance de se défendre. Deux anthropologues ouvrent le festival Allez savoir à Marseille en célébrant les luttes.

Allez savoir, le premier festival des sciences sociales, porté par l’EHESS à Marseille, a démarré dans une ambiance joyeuse. Un monde fou était rassemblé dans la cour de la Vieille Charité pour écouter les prises de paroles inaugurales, heureux d’entendre Christophe Prochasson, président de l’école, expliquer son intention de dépasser les cloisonnements entre disciplines et faire dialoguer anthropologie, économie, histoire ou littérature. Pouffant avec étonnement lorsque l’adjoint au maire Robert Assante a évoqué, comme symbole de l’ouverture d’esprit de la ville de Marseille (partenaire principal de la manifestation), le feuilleton Plus belle la vie. Stimulé par les bonnes questions posées par Valeria Siniscalchi, co-présidente du comité scientifique du festival : « Y a-t-il quelque chose de naturel dans tout ce que nous faisons ? »

Défendre la forêt comme les guerriers Jivaros

Car le thème de ces cinq jours de rencontres avec le public, du 25 au 29 septembre dernier, était profond. En finir avec la nature ? Pour introduire la problématique, l’EHESS a eu l’excellente idée de réunir l’un des anthropologues français les plus chevronnés, Philippe Descola, et une jeune collègue, Judith Scheele. Tous deux sont venus parler de leurs expériences de terrain, l’un en Amazonie, l’autre dans le Sahara, espaces souvent considérés comme « sauvages », et pourtant modelés par la présence humaine depuis des siècles. Interrogé par la journaliste Julie Clarini sur le Brésil, l’auteur de Par-delà nature et culture explique que les brûlis traditionnels pratiqués par les indiens permettent de stocker les nutriments dans le sol pauvre de la forêt tropicale, au contraire des feux gigantesques et de la déforestation encouragée par le président d’extrême droite Jair Bolsonaro, qui le dévastent. Et de saluer l’ethnie principale sur laquelle ont porté ses travaux. « Les Achuars sont des guerriers. Ils ont pu exploiter leur réputation belliqueuse pour maintenir une frontière pas trop poreuse sur leur territoire. L’Amazonie a moins changé dans leur région qu’ailleurs, car ils se défendent et restent nombreux : plus de 100 000 personnes parlent Jivaro. Leur ennemi principal, ce sont les compagnies minières chinoises. »

Judith Scheele opine : « Dans le Sahara également, très peu peuplé, les compagnies minières chinoises font des ravages. Les matières premières éveillent des convoitises énormes ». La chercheuse souligne que les habitants du désert, du fait de leur milieu de vie, sont aussi des guerriers, comme ils sont commerçants, diplomates, experts en hospitalité. Eux aussi, à l’instar des indiens des Amériques, qui ont vu disparaître entre 80 et 90% de leur population au moment de la colonisation, ont l’expérience des situations de crise. « Ils savent ce qu’est la catastrophe, mieux que nous », considère Philippe Descola.

Ou une zone humide comme les zadistes

Les deux anthropologues sont revenus de leurs exotiques terrains d’études avec, comme le formule Judith Scheele, le goût de la désorientation : « C’est dans la vulnérabilité, quand on est en insécurité, que l’on commence à réfléchir ». Son aîné a vu sa routine intellectuelle voler en éclats en Amazonie, trouvant la France beaucoup plus inconfortable à son retour, le fétichisme de la marchandise et de l’argent lui sautant soudain aux yeux. Elle, après le Sahara, a constaté que les occidentaux ne se parlent pas : « ça fait peur ».

Philippe Descola estime que la grave situation écologique, chute de la biodiversité, pollution et changement climatique, doit nous inciter à changer : « Les formes d’interaction que nous entretenons avec les non-humains -végétaux et animaux- sont impossibles à maintenir. Toubous, Touaregs, Achuars… Ces peuples pour qui la nature n’existe pas, car ils ne se considèrent pas comme dissociés du reste du monde, sont stimulants, ils peuvent nous inciter à inventer d’autres façons d’habiter la Terre ». Le problème, déplore-t-il, étant qu’avec l’urgence, nous n’avons pas deux cents ans devant nous pour changer nos conceptions.

Mais lui-même revient de la Zad de Notre-Dame des Landes, où il a été « très impressionné par le niveau de conscience de ses habitants, ces Communards ». La joie de découvrir en Loire-Atlantique cette « expérience politique nouvelle, avec un œil pour la diversité biologique, un profond sentiment d’identification aux plantes et au milieu local » semble lui redonner espoir. Comme cette lutte face à un projet d’aéroport mené par des irresponsables en a donné à beaucoup d’autres personnes. On apprend mieux à se défendre, inlassablement, lorsqu’on peut se nourrir d’une culture riche d’exemples enthousiasmants. Les indiens d’Amazonie luttent en guerriers pour défendre la forêt, les zadistes ont résisté à un arsenal militaire pour leur bocage. Apprenons d’eux.

GAËLLE CLOAREC
Septembre 2019

Photos : Philippe Descola, Julie Clarini et Judith Scheele, aux côtés de leur interprête en langue des signes. Festival Allez savoir 2019 -c- G.C. et Responsabilité face au désastre -c- EHESS


La Vieille Charité
2 Rue de la Charité
13002 Marseille
04 91 14 58 80
http://vieille-charite-marseille.org/