Vu par Zibeline

Prades. Un haut-lieu musical en Catalogne… et un festival chargé d'histoire !

Le fantôme de Casals…

• 9 août 2016 •
Prades. Un haut-lieu musical en Catalogne… et un festival chargé d'histoire ! - Zibeline

Venir à Prades, non loin de Perpignan, c’est partir à la source, à l’origine des festivals européens ! On y sent le poids de l’histoire, dans les pierres blanches et crues de l’abbaye Saint Michel de Cuxa, son merveilleux cloître aux teintes rosées, au pied du Canigou trônant entre la France et l’Espagne. Y plane toujours, depuis la dernière fois qu’il s’y produisit (à l’âge de 90 ans !) en 1966, l’ombre tutélaire de Pablo Casals ! Plus encore qu’un violoncelliste mythique, Casals était un homme d’engagement et de conviction. On connaît l’histoire : fuyant la guerre d’Espagne en 1936, il avait élu domicile à Prades, en France, mais surtout dans cette Catalogne chère à son cœur. Il refusa, dès lors, et ceci pendant près de quatorze ans, de se produire en public par signe de protestation à la dictature de Franco. Il sortit cependant de sa « retraite » en 1950, à l’occasion du bicentenaire de la disparition de Jean-Sébastien Bach (on sait le rôle du maître dans la (re)connaissance de ses Suites pour violoncelle seul) : ses amis, parmi les plus illustres musiciens de leur temps, le rejoignirent à Prades pour jouer avec lui. Il avait 74 ans : le Festival Pablo Casals était né. Y défilèrent Clara Haskil, Joseph Szigeti, Rudolf Serkin, Isaac Stern… On jouait à ciel ouvert à St Michel de Cuxa, avant que les recettes des récitals ne permettent de refaire une toiture…

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Aujourd’hui, soixante-six ans après, l’aventure continue sous l’impulsion dynamique du clarinettiste Michel Lethiec… Et l’on vient de partout pour entendre de la musique de chambre. Dans le public, connaisseur, écoutant religieusement les artistes de toutes générations, on parle toutes langues… et on ne risque pas d’applaudir entre les mouvements d’une sonate ! A Prades, on s’empresse de donner un avis pointu sur l’interprétation du jour… Cependant, la musique, quand elle est bien jouée, permet au profane d’y goûter ses plaisirs : beauté des sons dans l’harmonie d’un lieu à l’acoustique remarquable !

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Le 9 août, on rend deux « hommages » ! Le premier est « à la Reine Élisabeth » passionnée de musique et amie proche de Casals. C’est au concert de l’après-midi, dans la jolie église perchée du village de Molitg (prononcez « molitch »!), pleine à craquer et à l’acoustique également favorable à l’expression musicale, qu’on entend avec plaisir des opus qui entretiennent des liens (anecdotes bonhommes à l’appui par l’hôte des lieux, et néanmoins savant directeur artistique!) avec la Reine de Belgique. Ce sont la violoniste Elina Vähälä et la pianiste Natsuko Inoue qui brillent dans un « extatique » opus d’EugèneYsaÿe : sonorité soignée au clavier, beau pathos vibrant à l’archet pour un duo féminin au geste engagé ! Le plateau du goûter musical est complété par Niklas Schmidt au violoncelle et Olivier Gardon au piano, musiciens qui associent leur expérience dans de séduisants Nocturnes d’Ernest Bloch et un autre Nocturne, suivi cette fois d’une Saltarelle, de George Enesco. On joue « à la papa », car à ici c’est aussi une histoire de famille ! Le programme s’achève avec une Sonate de choix. L’Opus 109 de Gabriel Fauré est interprété par Oliver Triendl, au clavier tout à la fois sensible et rigoureux, et une « légende » finlandaise du violoncelle. Arto Noras (qui fut élève de Paul Tortelier au début des années… 1960), en bras de chemise, y développe un jeu ample, vibrant et sensible. Un artiste qu’on retrouve le soir…

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… à l’abbaye Saint-Michel de Cuxa (prononcez « coucha »!), à Codalet, village voisinant Prades. C’est « à Pablo Casals » lui-même qu’on rend hommage, puisqu’en 2016 on célèbre le 140è anniversaire de sa naissance. Pour le coup Michel Lethiec annonce trois opus composés en.. 1876 ! Quel plaisir de retrouver Itamar Golan, l’un des pianistes « accompagnateur » et chambriste parmi les meilleurs de sa génération. Un as en la matière qui offre un écrin aux larmes mélancoliques et violonistes d’une Sérénade de Tchaïkovski dont l’évidence mélodique est magnifiée par Ju-Young Baek ! Il est également le moteur du Trio n°2 de Dvořák auquel s’agrège Arto Noras (en tenue de gala cette fois !) pour un jeu d’une belle sensualité. C’est enfin l’Artis Quartet qui fait sonner près de trente-cinq ans de pratique commune dans le Quatuor n°3 de Brahms : de la belle ouvrage !

Prades …? Un festival incontournable !

JACQUES FRESCHEL
Août 2016

PRADES. Festival Pablo Casals, jusqu’au 13 août.

http://prades-festival-casals.com

Photos © Hugues Argence