Vu par Zibeline

La danse, en Méditerranée, c’est encore possible, Dansem en est la preuve

Le corps, à la lettre…

• 20 novembre 2015⇒16 décembre 2015 •
La danse, en Méditerranée, c’est encore possible, Dansem en est la preuve - Zibeline

Dansem, c’est d’abord six types en mouvement que le graphiste Olivier Bersin, avant de s’effacer définitivement cet été, a imposés comme une identité visuelle (im)pertinente pour un festival qui ne l’est pas moins : chaque signe venu d’un horizon différent joue sa partition en toute liberté et œuvre pourtant pour la communauté sur la même ligne…

La danse, en Méditerranée, c’est donc encore possible nous confirme cette 18e édition ! Des corps bien vivants sur des plateaux nus et des expériences à partager, un regard à affûter, tout à gagner mais rien d’avance avec des artistes parfois neufs ou d’autres mettant en perspective leur pratique ; le Sarde Maurizio Saïu appartient à cette catégorie-là, revisitant sur la scène 20 ans plus tard son Arab death (solo en hommage à une actrice du cinéma muet) en explorateur naïf de son propre travail : références aux codes figés de l’expressionnisme, aux mises en scènes de la mort, aux artifices de l’opéra ; on passe d’une image à l’autre avec des variations d’intensité parfois gênantes, de la platitude d’une dérision convenue au solo lumineux de son interprète actuelle Elisabetta Terlizzi. Plus jeune mais tout autant traversée de figures inquiétantes Meryem Jazouli, venue de Casablanca, propose dans son Contessa une traversée des métamorphoses du corps féminin (lieu commun des questionnements identitaires et culturels). D’un b(r)ouillon émergent un œil qui scrute et éblouit, de fantastiques chaussures à plate-forme comme des sabots d’animal préhistorique, appendices d’un fœtus monstrueux ; trop de contorsions pour une mue encore à venir mais tentative intéressante de sortie du territoire. C’est dans le territoire, occupé, que plonge Arkadi Zaides. Les Palestiniens y filment les Israéliens qui les colonisent, et leurs comportements, l’ambiguïté d’une armée qui réprime mollement les agresseurs Israéliens, la violence d’enfants fanatisés, le feu mis aux récoltes, les moutons chassés des pâturages. Les corps, les mots, sont projetés, répétés, et le chorégraphe reprend les poses et les mouvements, devant l’écran dramatisé et actualisé par sa présence. Oui les corps sont vivants, mais vers où vont-ils, et savent ils ce qu’ils font ?

En choisissant l’exploration systématique, les chorégraphes Youness Khoukhou et Radouan Mriziga (Maroc/Bruxelles) atteignent le cœur d’une réflexion sur la construction d’un espace commun ; dans Becoming, trois danseurs marchent, se croisent, s’ignorent, s’accrochent, se bousculent, passent du regard haineux au sourire, de la trajectoire impeccable à l’enchevêtrement puis se reprennent pour s’établir en sujets dansants ; simple et rassurant !

C’est un peu au même exercice d’une quête de plénitude du regard qu’invite Distant, la création en cours de Marc Vincent, par la clarté des lignes et la froide élégance des phrases répétitives ; les trois danseuses dessinent un espace autonome, occupent le plateau comme un ciel parcouru et construisent une sérénité commune.

Avec les italiens frappeurs et délicieusement frappés qui accompagnent Alessandro Sciarroni (chapeau à plume et culotte de peau Folk-S oblige), la règle du jeu change sensiblement : à la 92e minute Marco, dernier en piste, a fini de lever la jambe, de claquer ses cuisses et de marteler le plateau : l’expérience est franchement jubilatoire ; la danse tyrolienne, à l’unisson et jusqu’à épuisement, sortie de son contexte comme un objet trouvé rythmique, traversant toutes les nappes sonores aléatoires, peut fédérer dans la joie et la liberté !

MARIE JO DHO et AGNÈS FRESCHEL
Décembre 2015

Dansem se poursuit jusqu’au 16 décembre au Pavillon Noir, à Aix

Photo : Becoming, Youness Khoukhou et Radouan Mriziga -c- Claudia Pajewski


Pavillon Noir / Ballet Preljocaj
530 avenue Mozart
13627 Aix-en-Provence
08 11 02 01 11
http://www.preljocaj.org/