Jean-Claude Carrière en prélude au 15e Festival du Cinéma espagnol de Marseille

Le charme discret de Jean-Claude CarrièreVu par Zibeline

• 13 novembre 2016 •
Jean-Claude Carrière en prélude au 15e Festival du Cinéma espagnol de Marseille - Zibeline

Jean-Claude Carrière est un séducteur. Ni ses 85 balais sonnés depuis septembre, ni la canne sur laquelle il s’appuie, n’y changent rien. Casquette noire à large visière, œil malicieux, mémoire vive, boutade aux lèvres, il s’est installé sur la scène improvisée au dernier étage de la Villa Méditerranée, ce dimanche 13 nov, aux côtés de Jeanne Baumberger, charmant un public venu nombreux, par son humour délicieux, sa voix grave et son art de conteur.

Invité par Cinépage, l’Alcazar, La Villa Méditerranée-Avitem, et Cinehorizontes, en prélude au 15e Festival du Cinéma espagnol de Marseille, celui qui collabora pendant près de 20 ans avec Luis Buñuel, est venu, le temps d’un week end, témoigner de la genèse des films du grand réalisateur et parler de son propre travail de scénariste. Après un focus à l’Alhambra sur l’adaptation littéraire, le sujet de la «leçon» du jour était : la femme dans le cinéma de Buñuel. Sujet qu’il a feint de découvrir et abordé par l’anecdote. «Je ne suis pas un théoricien» a-t-il affirmé. Et d’ajouter : «Les théories divisent, la pratique réunit».

Non, Buñuel n’était pas un macho (laissant ce travers aux Mexicains) mais l’homme dont la jeunesse avant l’époque folle de Paris, fut marquée par les moeurs policées d’une Espagne dominée par la très Sainte Église. Temps de misère sexuelle sans antibiotiques, ni contraceptifs qui fit des Espagnols selon le cinéaste, des champions du blasphème et de  l’onanisme, générant des pratiques aussi saugrenues que la Passa Santa, masturbation sous l’aisselle charitable d’une dame avec bénédiction intégrée. Il aima les femmes de sa famille, sa mère surtout qui finança ses débuts, ses 4 sœurs, les folles comme les bigotes et fut l’époux constant de Jeanne Rucar pendant 50 ans malgré les tentations et les actrices superbes qu’il dirigea. Les femmes qu’il a inventées sont des personnages écrits qui lui échappent, qui se construisent par ce qu’ils font, par la voix et la chair de l’interprète.  Ainsi Jeanne Moreau dans le Journal d’une femme de chambre qui s’inquiétait de ce que le réalisateur ne lui donnait aucune indication, et dont Buñuel alerté par Carrière aurait déclaré : «Que veux-tu que je lui dise?  Elle m’apprend des choses sur le personnage ! »

Jeanne Baumberger suggère une classification chronologique dans la filmographie du cinéaste : les films surréalistes où la femme est objet de désir, de fantasmes masculins, les films mexicains où les rapports hommes/femmes deviennent conflictuels et enfin les films français où la femme se fait mystère, opaque, indéfinissable. Cette dernière période, Carrière la connaît bien, y participe. Il raconte la création du personnage de Belle de jour, cette bourgeoise qui hante les bordels. Et leur prudence. Comment faire parler une femme, entrer dans son imagination sexuelle quand on est deux hommes ? Conscients de leurs limites, ils écoutent alors les tenancières de maisons closes, collectent les fantasmes féminins. J.C Carrière évoque aussi le choix de la double actrice dans Cet obscur objet du désir, Carole Bouquet et Angela Molina doublées par la même voix, désir d’une femme qui serait toutes les femmes.

Ce qui ressort de cette «leçon», plus que le rapport de Buñuel aux femmes, c’est la fabrication des scenarii par deux hommes qui s’étaient plutôt bien trouvés. De la belle ouvrage ! On apprend comment Carrière et Buñuel s’isolaient pour 2/3 mois  dans des lieux déserts et reculés, pour accoucher d’un projet à raison de 12/14h de travail par jour. Comment ils confrontaient quotidiennement leurs imaginaires respectifs pour créer l’ espace commun qui serait celui du film. Comment ils choisissaient les titres dans un jeu à la mode dada où chacun avait 3 secondes pour dire oui ou non à la proposition de l’autre. Carrière parle de la nécessaire période de décantation où un «ouvrier invisible», travaille à votre insu et en silence dans votre tête aplanissant des difficultés qui paraissaient dans un premier temps insurmontables. D’un principe de base aussi : ne jamais être totalement satisfait de ce qu’on a fait.

Que ce soit une péripétie de tournage : un clash entre Catherine Deneuve et Buñuel ou la description de la fameuse scène de Tristana où la même Deneuve, se délestant de sa jambe de bois, clopine vers la fenêtre pour offrir sa poitrine dénudée à un adolescent caché dans les buissons, Carrière raconte ses souvenirs comme des scènes de cinéma et les scènes de cinéma comme des souvenirs. Un vrai plaisir !

ELISE PADOVANI
Novembre 2016

Photo : (C) Borja De Miguel

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