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Vu par Zibeline

Retour sur Le bonheur pauvre rengaine de Sylvain Pattieu paru aux éditions La Brune au Rouergue

Le bel instant était passé

• 23 novembre 2013 •
Retour sur Le bonheur pauvre rengaine de Sylvain Pattieu paru aux éditions La Brune au Rouergue - Zibeline

Sylvain Pattieu mixe avec bonheur ses deux domaines de prédilection, l’histoire -sociale de préférence- et la littérature. Déjà remarqué en 2012 pour son premier roman Des impatientes (La brune au Rouergue), une plongée saisissante dans l’univers des jeunes issus de l’immigration, entre lycée et centre commercial, le jeune historien, enseignant à Paris VIII, a exhumé des Archives départementales des Bouches-du-Rhône un fait divers oublié, mais qui avait fait la une en son temps. Le 25 septembre 1920, on avait découvert dans un appartement bourgeois de Marseille, le corps d’une jeune ouvrière devenue prostituée. À partir du dossier 2 U2 1602, dont on retrouve de multiples échos dans l’ouvrage (lettres, PV d’interrogatoires, articles de journaux, photos…), Sylvain Pattieu réalise une fiction étonnante, dont le titre Le bonheur pauvre rengaine pourrait être celui d’une chanson des beuglants de l’époque. Un texte hybride, où s’entrecroisent habilement d’authentiques documents (avec fautes d’orthographe d’origine) et les voix imaginées (très parlantes) des principaux protagonistes de l’affaire. En trois temps -le meurtre, l’enquête et prisons-, encadrés d’un prologue et d’un épilogue comme deux arrêts sur image, deux éphémères moments de grâce dans la courte existence d’une bientôt assassinée, le romancier double et complète l’historien, faisant revivre intensément les actes d’un drame dont on connaît pourtant l’issue. Grâce aux paroles d’Yvonne Schmitt, la victime, d’Yves Couliou, son meurtrier, mais aussi de la demi-mondaine Simone Marchand, du souteneur séducteur Fredval, et même de l’inspecteur André Robert ou du matelot africain devenu mac Cyprien Sodonou, le lecteur pénètre l’état d’esprit des personnages, et à travers eux celui de l’époque. Période à la fois effervescente et troublée de l’immédiat après-guerre, où l’alternative à l’usine et à l’exploitation semble être la «mauvaise vie». Dans cette perspective, la jeune Yvonne apparaît surtout comme la victime d’un système qui brise les faibles et leurs pauvres rêves. Quant à Yves Couliou, ouvrier bagarreur, puis taulard, puis envoyé au bataillon disciplinaire (d’où il revient plus dur encore évidemment), Sylvain Pattieu en fait un produit de la société dont il reflète les valeurs de domination et d’apparence. Il le paiera cher lui aussi. Et Marseille dans tout cela ? «Terre d’exil et d’espoir depuis les origines», peuplée de «troupes fraîches débarquées après 1914, pour remplir les tranchées, les usines, les chantiers, tirailleurs exotiques, Russes indisciplinés, Indiens en turbans, travailleurs arabes, noirs ou annamites, marins…», n’est-elle pas le lieu idéal où dérouler cette «pelote de trajectoires, de mauvaises rencontres, de tristes sorts» ? Dans cette ville cosmopolite et interlope se rejouent les anciens conflits. S’y joue également «le sort des individus comme celui des nations, broyées par la force, broyée à son tour et à son heure.» Le bonheur pauvre rengaine, une nouvelle preuve, éclatante, engagée, que la littérature peut être l’«invention du réel».

FRED ROBERT

Novembre 2013

Le bonheur pauvre rengaine
Sylvain Pattieu
La Brune au Rouergue, 21,50 €

Sylvain Pattieu était invité le 23 novembre à la librairie L’histoire de l’Œil pour une lecture musicale de son ouvrage

À lire aussi sa chronique de PSA-Aulnay parue en octobre aux éditions Plein Jour et intitulée Avant de disparaître (19,50 €)


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