Retour sur la troisième édition du Nice Classic Live

Le Bel ÉtéVu par Zibeline

Retour sur la troisième édition du Nice Classic Live - Zibeline

Si le Nice Classic Live célèbre cette année sa troisième édition, le festival n’a pourtant rien d’une nouveauté pour ses spectateurs fidèles. Le rendez-vous estival succède en effet aux Concerts du Cloître, qui accompagnent depuis 1958 l’Académie internationale d’été de Nice. Où les enseignants sollicités pour accompagner des élèves pas comme les autres se frottent à leur tour à l’exercice de la scène, forts de cette conviction joliment résumée par la pianiste Marie-Josèphe Jude, directrice artistique et présidente du festival : « la transmission, que ce soit par l’enseignement ou par l’interprétation, c’est au fond toujours la même chose. »

Le couvent a cette année été délaissé au profit du parvis du Musée Matisse, plus vaste et plus adapté aux mesures de distanciation sociale, mais le charme des lieux et l’enthousiasme du public demeurent intacts. La programmation est certes réduite dans ses effectifs : les férus de symphonique auront cependant pu se consoler avec l’Orchestre de Cannes pour le concert du 2 août, rassemblant le maximum de musiciens autorisés sur scène avec sa nomenclature mozartienne. Elle demeure cependant fidèle à l’esprit du festival, exigeant mais pas élitiste pour deux sous.

Deux concerts de quelque quarante-cinq minutes se succèdent chaque soir – et, cette année, uniquement en fin de semaine : ils entremêlent avec bonheur les tubes classiques, les pages moins orthodoxes, voire de la création contemporaine.

La Nuit Américaine promise le 7 août proposait ainsi de ne pas se limiter à la seule Amérique du Nord, ni même qu’à ses seuls compositeurs emblématiques. La première partie consacrée entre autres à Gershwin et à Bernstein accueillait ainsi Ce que la nuit révèle, quatre-mains inédit du pianiste et compositeur Jean-Marie Cottet, interprété côte à côte avec Laurent Cabasso. L’influence des thèmes hybrides d’un Dvořák ou d’un Bernstein est évidente : la tonalité donnée au thème contraste avec le fondu savant des contours. Ces attaques graves, floutées par la pédale, surplombés de syncopes et d’harmonies jazzy convoquent un imaginaire commun. Des traits similaires s’esquissent avec la Sonate pour clarinette et piano de Bernstein, rassemblant ici Pierre Génisson et Pascal Rogé : cette œuvre de jeunesse, injustement méconnue, sollicite autant la clarinette virtuose et volubile de l’un que le piano acrobatique de l’autre. Ici, comme sur la transcription effectuée par Jascha Heifetz de Porgy and Bess entendue plus tôt, le swing se mêle à une tension chromatique qui évoque davantage l’Europe de l’Est. En communion totale avec le piano aguerri de Marie-Josèphe Jude, le violon de Jean-Marc Phillips se fait vibrant et tzigane. Si les incursions pop d’Elizabeth Vidal pourront sembler, sur « Over the rainbow », « Love me tender » et surtout « Summertime » un peu forcées, la soprano se révèlera plus à son aise sur un répertoire plus lyrique. La seconde partie de la soirée s’attaquant en effet à une autre Amérique : celle du Sud, d’Astor Piazzolla et d’Heitor Villa-Lobos. Les aigus de la colorature se déploient avec générosité sur l’Aria de la Bachiana Brazileira, ainsi que sur un « Besame mucho » confinant volontiers au parodique. Flausino Vale, Manuel Maria Ponce et une Brazileira fort bien troussée de Darius Milhaud (arrangés ici encore, par Jascha Heifetz) trouvent de nouveau dans l’interprétation de Jean-Marc Philips et Marie-Josèphe Jude des accents d’ailleurs. Les compositions de Thierry Muller, jouées sous sa direction, se mêlent ensuite aux pages de Piazzolla, et c’est souvent à s’y méprendre : dix musiciens se succèdent sur scène – dont Guillermo Lefever au violoncelle, la contrebasse de Philippe Gallois et Ludovic Guidarch à la batterie, qui assurent un continuo solide, envolée malheureuse de partitions mises à part. Julien Beaudiment à la flûte, Pierre et Léa Bensaïd aux violons de même que Patrick Lemonnier à l’alto apportent vaillamment et lyriquement leur pierre à l’édifice. Festive, la conclusion n’en esquisse pas moins de jolies parentés entre tangos et jazz, riches d’harmonies et de développements thématiques réjouissants.

Un programme plus classique nous attend le 8 août : il y est question de filiations, un thème cher au festival, mais aussi et surtout de Beethoven, anniversaire oblige. Et on sera volontiers ému par ce choix de confronter Beethoven à son pendant mozartien, sans pour autant effectuer ce rapprochement au détriment d’une ou de l’autre école. Les pièces choisies pour sa première partie, célébrissimes (et ce n’est pas pour rien) mettent dos à dos le tourment cyclique schubertien et la puissance thématique de Beethoven. Sur la Fantaisie en Fa mineur à quatre mains, Jérôme Granjon et Jacques Rouvier s’échangent joyeusement le thème, ménagent leurs éclaircies et l’inquiétude qui guette. La question du caractère est ici centrale, et la complicité tangible des deux pianistes est pour beaucoup dans cette justesse de ton à toute épreuve. Et particulièrement bien vue : sur la Sonate du Printemps de Beethoven, Marianne Piketty et François Chaplin mettent à leur tour en exergue cette humeur capricieuse, qui oscille d’une mesure à l’autre entre majesté et angoisse. Il suffit également à la violoniste et au pianiste d’échanger, dès l’ouverture, le thème et son accompagnement en rosalie, pour se souvenir de l’instinct mélodique miraculeux à l’œuvre. La seconde partie de soirée s’ouvre sur le Trio en ré majeur pour flûte, violoncelle et piano, de Haydn : Claude Lefebvre, Frédéric Audibert et Laurent Cabasso y nouent un dialogue lui aussi fascinant, et l’on devine quelle influence ce sens de la polyphonie a pu exercer le professeur sur le jeune Beethoven. Ses Variations opus 66 sur un thème de la Flûte Enchantée réunissent à nouveau le violoncelliste et le pianiste : le sens de la variation amplificatrice, sublimant le thème jusqu’à l’annihiler, s’y pressent déjà. Sur le Quatuor avec piano opus 16, on retrouve Pierre Bensaïd, Patrick Lemonnier, Guillermo Lefever et Yoko Goroku au clavier : l’inspiration mozartienne y est encore prégnante, de même qu’une truculence polyphonique contagieuse. Lorsque les musiciens plient bagage, on s’étonne : près de trois heures se sont pourtant déjà écoulées, que l’on aura pas vu passer …

SUZANNE CANESSA
Août 2020

Photo © D.R. – Ville de Nice