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Anna Bolena et Maria Stuarda de Donizetti, vus en octobre à l'Opéra de Marseille

Le Bel canto s’invite à Marseille

Anna Bolena et Maria Stuarda de Donizetti, vus en octobre à l'Opéra de Marseille - Zibeline

Deux magnifiques spectacles concertants, dont le deuxième pourrait être l’acte III et IV du premier. Anna Bolena et Maria Stuarda de Donizetti content les amours obsessionnels du Roi Henry VIII, puis les rivalités entre l’anglicane Élisabeth, Reine d’Angleterre et la catholique Marie Stuart, Reine d’Écosse, qui ont le même amant, le Comte de Leicester… Sans compter qu’Élisabeth est la fille illégitime d’Henry VIII et d’Anne Boleyn, (Anna Bolena) « bâtarde » comme le lui rappellera Marie !

Anna Bolena

Zuzana Marková, malade, a cependant tenu à chanter ; une annonce indiquait une trachéite aiguë. Cette jeune soprano tchèque (28 ans !), d’une classe incroyable, est une Anna Bolena de toute beauté, rôle si difficile vocalement; elle a dû cependant changer certaines cadences pour les rendre plus confortables mais le résultat est prodigieux : aigus, vocalises, ornements… Elle reste digne du début à la fin, devant sa rivale Seymour, prochaine conquête d’Henry. Sonia Ganassi, l’autre soprano, campait une impressionnante Jeanne (Giovanna) Seymour : vocalises, aigus flamboyants. La nouvelle maîtresse du Roi Henry VIII est étonnante dans toutes ses interventions : « Il est glorieux d’être aimée par Henry ! ». Marion Lebègue, timbre chaud qui rappelle celui de Berganza, est très émouvante dans Smeton : ligne, ornements, projection… magnifique ! Exceptionnelle performance de Mirco Palazzi qui donne au Roi Henry VIII toute sa force : quelle voix ! Une tessiture monstrueuse, qui reste toujours homogène, projetée : aigus qui claquent (fa, sol, sans problème) et des graves qui résonnent. Impressionnant ! Giuseppe Gipali, le vaillant Lord Percy, maîtrise une partition redoutable, très beau legato et des aigus brillants, un style, une ligne rares et des contre-ut plein de panache. Antoine Garcin (Rochefort), basse et Carl Ghazarossian (Hervey), ténor, apportent leur présence dramatique nécessaire par un bel investissement vocal. Les chœurs sont excellents, en tutti, comme dans les alternances femmes/hommes selon les situations dramatiques : belles couleurs. Roberto Rizzi Brignoli, le chef, est très présent, énergique : gestes affirmés dans les passages puissants, dansants, puis il fait respirer les moments plus mélancoliques, chers à Donizetti où la flûte et la clarinette sonnent souvent comme des solistes de concertos dans les arias. Donizetti n’a pas la richesse harmonique d’un Verdi, mais il compense par un resserrement de tableaux très contrastés.

Maria Stuarda

Annick Massis (Maria Stuarda), est une reine superbe, emprisonnée, condamnée à mort : elle est digne dans les airs planants où elle pose des aigus ciselés : « Adressons ensemble une prière pieuse et ardente ». Mais peut se déchaîner aussi dans des airs animés : un énorme bagage technique la sort vaillamment d’une partition très tendue : « Fille impure d’Anne Boleyn, tu me parles de déshonneur, prostituée indigne ! ». Sa grande rivale, la Reine d’Angleterre est l’espagnole Silvia Tro Santafé. Quelle découverte ! La soprano est une souveraine implacable, agitée, exceptionnelle vocalement, dramatiquement, elle exulte puis se retient, lâche des sons venus d’ailleurs, méprise Maria, malgré l’entremise de Ricardo (Comte de Leicester). Aurélie Ligerot est une servante (Anna Kennedy) aimante au joli timbre. Le ténor Enea Scala (Ricardo) n’émeut pas d’entrée par son timbre, sa voix est assez engorgée, mais déploie un personnage d’une grande expression, habitant chaque mot, et les aigus sont splendides ! Il se joue d’une terrifiante partition avec passion. On retrouve le somptueux Mirco Palazzi (Henry VIII, Anna Bolena) dans Talbot, Comte de Shrewsbury, qui implore la clémence d’Elizabeth. Toujours rayonnant d’aisance vocale. Très belle prestation aussi du jeune baryton français Florian Sempey, (28 ans !) pour Lord Cecil, appuyant la condamnation décidée par Elisabeth avec fougue : voix chaude et très timbrée, superbe ! Le duo final est magnifique : les deux reines face à face… Elizabeth, avec une grande perruque blonde, reste de marbre devant sa cupide rivale, Stuarda : les 2 soprani rivalisent, comme un clin d’œil, par vocalises interposées, chacune essayant d’impressionner l’autre par la note la plus aiguë, la plus puissante. Mais Stuarda part vers la mort. Le chef Roberto Rizzi Brignoli, de nouveau, impulse une grande énergie, libère les sons, laisse résonner les finales, alterne merveilleusement les passages triomphants ou dramatiques et les parties plus apaisées, planantes et mélancoliques. On retrouve le même engagement des chœurs, témoins de l’action. Ils s’illustrent de nouveau remarquablement, comme spectateurs complices ou terrorisés des stratégies sordides : « Cette mort cruelle restera à jamais pour l’Angleterre une infamie et une honte ». Le peuple semble frémir et se révolter. On est pris par l’engagement des chanteurs et l’on se réjouit de ces prestations concertantes qui permettent une extrême concentration du spectateur sur le livret, la musique, les voix. Les personnages sont tellement habités qu’ils semblent en costumes, entourés des habituels décors : Windsor, Westminster, Parc, Château, Salle du Conseil, Appartements de la Reine… sont là devant nous.

L’opéra de Marseille met à l’honneur deux œuvres majeures de Donizetti, parfaits exemples d’opéras historiques, aux personnages très dessinés : il fallait pour cela, un casting irréprochable, car vocalement, le maître de Bergame a mis la barre très haut avec ses airs et tessitures extrêmes ! Des applaudissements sans fin ont salué les solistes principaux, si investis. Encore une intelligente programmation qui sort des sentiers battus.

YVES BERGÉ
Novembre 2016

Photo © Christian Dresse


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