Vu par Zibeline

Chronique cettoise*, en direct de Fiest’A Sète

Latinités d’hier et de demain

Chronique cettoise*, en direct de Fiest’A Sète - Zibeline

Jusqu’au 6 août, Zibeline vous fait vivre, au jour le jour, la 23e édition du festival de musiques du monde de « l’Île singulière »

Belle et pertinente programmation que cette soirée dédiée au mambo, à la salsa et à la cumbia. Deux plateaux qui, tout en étant aux antipodes, permettent une complémentarité exemplaire de ce que peuvent être les musiques latino-américaines en 2019. Le classicisme versus le renouveau, avec pour point commun l’efficacité et – cela va sans dire – la qualité. Les deux propositions se rejoignent sur une forme d’authenticité renouvelée. Les frères Orestes et Israel « Cachao » López ne s’attendaient pas, en 1937, à être les initiateurs d’un nouveau genre musical qui allait partir de Cuba pour conquérir d’abord le Mexique avant de se répandre dans parquets de danse des clubs latinos à New-York et plus tard à Paris. Les plus inattendues découvertes surgissant souvent de l’égarement humain, c’est en jouant à un rythme rapide un morceau de danzón intitulé Mambo que le phénomène déboula. En France, Dario Moreno assure l’exportation, que booste la scène cinématographique dansée d’anthologie jouée par Brigitte Bardot dans Et Dieu créa la femme.

Quelques décennies plus tard, le mambo continue de séduire, mais n’est plus forcément dans l’air du temps ; d’autant plus que les formations historiques vieillissent et que la salsa a pris l’ascendant. Émigrants états-uniens et Cubains fidèles, ils ont fait leur cui(v)r(es) dans des ensembles de référence : NG La Banda, los Van Van, Irakere… Autour du chanteur José Pepito Gómez, et en passeurs chevronnés, ils décident de monter Orquesta Akokàn (qui signifie « du fond du cœur ») pour perpétuer et transmettre un patrimoine immatériel inestimable, au-delà des contingences diplomatiques entre Cuba et les Etats-Unis, fluctuantes selon la radicalité de l’administration yankee. Avec un piano, une guitare tres, un violoncelle, congas et timbales, trois saxophones, deux trombones à coulisse, deux trompettes et une voix – qui en devient pénible par son manque de nuance – les treize d’Orquesta Akokàn redonnent vie, dans la plus intacte tradition, aux ambiances latin jazz des big bands caribéens de l’époque pré-castriste, imprégnées de culture yoruba. Les douze apôtres vêtus de noir, leur prophète en blanc. Il n’y a pas à en attendre autre chose qu’une interprétation impeccable et inamovible d’un répertoire dont on ne sait même plus s’il est original ou constitué de reprises tellement il nous projette – ou plutôt nous renvoie – à notre imaginaire collectif.

Changement de tradition, d’ambition et d’intention avec La Yegros. Six années ont passé depuis l’irruption radiophonique de cette Argentine surfant sur la mode électro-cumbia avec son tube Viene de mi, balancé en boucle sur Radio Nova. Un titre qui a changé sa vie, la conduisant à tourner en Europe et à tomber amoureuse à… Montpellier, où elle vit désormais. Musicalement, Mariana a mûri, affiné et affirmé son projet. Fini l’exotisme que l’on a pu trouver un peu creux à ses débuts, la jeune femme a franchi un cap. Celui de l’introspection culturelle, de l’exploration patrimoniale et de la réappropriation quasi-ethnologique des identités métissées de la diversité sud-américaine. Afro-descendance et pré-hispanisme, cumbia et chamamé (danse du Nord-Ouest argentin), hip-hop et beats électro, elle assume tout. Même le décorum tropical kitsch mêlant fleurs artificielles, strass et plumes affirme le compromis entre urbanité et indigénisme. Aux percussions, une autre femme, atout majeur du dispositif, qui nous plonge dans une ambiance tribale ou de carnaval. Autour d’elle, un accordéoniste aux accents de vallenato (musique traditionnelle colombienne) et un guitariste tout-terrain. Instrument récurrent, la flûte nous rappelle que l’Argentine est aussi de culture andine. Sans oublier des sons synthétiques pré-enregistrés envoyés par des machines. Au final, une proposition qui fait l’unanimité parmi le public intergénérationnel de Fiest’A Sète.

LUDOVIC TOMAS
Août 2019

Orquesta Akokan et La Yegros se sont produits le 5 août, au Théâtre de la Mer, à Sète.

*Jusqu’en 1927, la commune de Sète s’orthographiait Cette.

Photographie : Fiest’A Sète La Yegros © X-DR