Vu par Zibeline

François-Frédéric Guy en son jardin beethovénien au Festival de La Roque d'Anthéron

L’artiste isolé

• 2 août 2016 •
François-Frédéric Guy en son jardin beethovénien au Festival de La Roque d'Anthéron - Zibeline

On n’imagine pas, lorsqu’un artiste comme François-Frédéric Guy pose ses doigts sur un piano de concert pour interpréter Beethoven, combien chaque son est pesé, idéalement imaginé, sculpté des heures durant, pensé comme un mot d’acteur dans un vers de théâtre, sa respiration… Combien dans la tête du musicien, ce son-là est présumé, réinventé dans sa phrase musicale, dans l’articulation d’un mouvement, dans l’opus et le cycle complet du corpus (en l’occurrence les Sonates), l’œuvre elle-même, globale, du « grand sourd » ! Combien d’heures, de mois, d’années de questions irrésolues sont à l’œuvre dans l’instant du concert, incarnées dans le corps fragile d’un homme se débattant, voûté au clavier, isolé au milieu de l’immense plateau du Parc du Château de Florans à La Roque d’Anthéron, l’un des plus beaux festivals pianistiques du monde ? Chaque note est chargée de ce poids-là… et l’artiste, au fil du temps, en sort rarement indemne. C’est pourquoi aussi l’on applaudit ces âmes d’exception qui sacrifient une part de leur être, passeurs perpétuant l’art des maîtres du passé : parce que c’est essentiel et que leur geste est vital. Au public aussi d’être à la hauteur !

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Il faut sans doute s’extirper du monde pour bien comprendre Beethoven. Ses Sonates traduisent, dans son intériorité et ses retenues, ses explosions virtuoses, ses contrastes, suspensions et questionnements, cris et rebuffades, apaisements, les sentiments universels d’un homme simple, mais seul, s’enfonçant peu à peu dans le silence… homme seul… mais génial ! Dans le rapport qu’il entretient avec Beethoven (il a enregistré ses cinq Concertos, toute sa musique de chambre), ses 32 Sonates (gravées chez Zig-Zag Territoires) qu’il joue naturellement par cœur, François-Frédéric Guy se livre sans retenue. Il propose, le 2 août, un trajet architecturé : de la « Pastorale » (n°15) croquée comme un tableau sans heurt ni nuage, vers l’ « Appassionata » (n°23), poussant l’opposition entre « Passion » et « Raison » à sa limite : celle de la folie.. au combien casse-cou ! Entre ces deux piliers s’insèrent « La Tempête » (n°17), tendue comme un arc retenant sa flèche, et le « Clair de lune » (n°14), pensé comme un passage de l’intériorité (1er mouvement d’une sublime retenue!) vers la déferlante de l’Agitato.

Il y a quelque chose de fascinant à voir jouer François-Frédéric Guy : le public ne s’y trompe pas, l’applaudissant longuement… jusque dans les bis et une dernière touche « Pathétique » pour couronner le programme. Depuis qu’on le voit jouer, le gris a gagné barbe et chevelure… Chez le musicien demeure cette « force qui va », intensément romantique, mais qui se poudre aussi de fragilité… plus secrètement beethovénienne.

JACQUES FRESCHEL
Août 2016

Festival International de Piano – La Roque d’Anthéron, jusqu’au 18 août.ffguy-beethoven-integrales-sonates-zigzag-2013-384

www.festival-piano.com

CD  » The complete piano sonatas » –  Zig-Zag Territoires / Outhere music

www.outhere-music.com

Photos Samuel Cortès