À Sérignan, deux expositions regardent le monde à la loupe. À découvrir jusqu'au 20 septembre

L’art du détailVu par Zibeline

• 23 novembre 2019⇒20 septembre 2020 •
À Sérignan, deux expositions regardent le monde à la loupe. À découvrir jusqu'au 20 septembre - Zibeline

Sandra Patron, désormais nommée à la direction du CAPC de Bordeaux, quitte le Mrac de Sérignan en y assurant le commissariat de deux expositions qui regardent le monde à la loupe.

Cela fait bien longtemps que Sandra Patron s’intéresse à la propension qu’elle a discernée chez une certaine famille d’artistes à enregistrer, prélever, pour mieux les questionner, les détails du monde*. En 2005 à Vilnius (exposition Scape, organisée par Triangle France), elle associait déjà cette tendance à cartographier le paysage à une « dérivation poétique », qu’elle retrouvait en 2012 au CAC de Pougues-les-Eaux (Nièvre) pour Les amas d’Hercule : les artistes se saisissaient de la toute nouvelle technologie pour découvrir – et mieux inventer – ce qui était auparavant inaccessible à notre œil. Grâce au télescope Hubble, l’infiniment loin prenait forme, et la fiction pouvait s’enraciner sur ces nouvelles connaissances scientifiques. Au Mrac de Sérignan, elle réunit aujourd’hui 25 artistes (dont Dove Allouche et Edith Dekyndt, déjà présents à Vilnius et au CAC nivernais) qui prennent La mesure du monde. Ici encore, il s’agit de se glisser dans les plis, de scruter l’invisible pour mieux percevoir le mystère du vivant et du temps qui passe, qui tourne, qui détruit et régénère. Au travers de leurs pratiques hétérogènes (dessin, peinture, vidéo, sculpture, installation), ils nous emmènent dans des contrées où les échelles entre grand et petit sont brouillées, organique et minéral se confondent, où des histoires émergent sans aide d’une quelconque présence humaine. Soudainement, mystérieusement, c’est juste notre émotion qui donne sens et vie à ce monde inconnu.

Volcans, fleuves et deltas (2019) ouvre dès l’entrée sur ce monde à dimensions multiples. Pierre Malphettes a reconstitué un paysage en constante érosion sur un plateau de 3 mètres de long. Un filet d’eau en circuit fermé alimente en poussière de marbre un relief qui se crée à portée de main. Immédiatement il nous transporte quelque part où notre nature humaine n’est pas, n’a jamais été au centre. C’est avec un sentiment d’immense liberté (et son corolaire : une sournoise angoisse) que nous survolons du regard cette surface évolutive, autonome, où failles et résurgences en lents mouvements incarnent une étrange sagesse qui nous dépasse. Autre histoire, autre mouvement, l’épopée de la goutte d’eau filmée par Linda Sanchez, qui parcourt 11752 mètres et des poussières (2014). Cadrée en très gros plan, on l’associe tout de suite à un être vivant, qui cherche, accélère, phagocyte d’autres gouttes sur son passage, poussée par on ne sait quoi. Un spermatozoïde qui, faute d’avoir suivi le bon chemin, profiterait avidement de toute cette nouveauté qui lui serait offerte, à l’air libre, devenu miroir du ciel qu’il reflète sur son dos. Capucine Vandebrouck, avec NaCi (2015) provoque la cristallisation d’une eau saturée en sel sur des panneaux de bois peints en noir. Elle crée ainsi, sur une dizaine de mètres, la cartographie verticale d’un monde comme observé depuis la Lune. Le notre, planète bleue qui aurait viré au noir et blanc ? Peut-être, oui, celui que nous rendons de plus en plus hostile, et qui, c’est rassurant, à jamais nous survivra.

Fée des brumes

Abdelkader Benchamma, pour sa première exposition personnelle dans un musée français, présente un ensemble d’œuvres peintes qui réunit des pièces récentes et de nouvelles productions. Avec La mesure du monde, quel beau titre aussi que ce Fata Bromosa (Fée des brumes). Le travail de l’artiste montpelliérain, lauréat en 2018 du premier Prix Occitanie-Médicis, est d’une grande puissance évocatrice. C’est une peinture souvent monumentale, très organique, qu’il effectue parfois avec les deux mains en même temps, dans une symétrie contrariée, naturelle, « comme si le cerveau avait besoin de ce décalage pour respirer ». Revenu de sa résidence à la Villa Médicis à Rome, il développe un travail d’une grande pertinence, où l’absence révélée dans les plis – les traits – d’un faux marbre, tel qu’il était abordé dans l’art de la Renaissance, est d’une bouleversante profondeur. Entre sédimentation (de souvenirs, de matières) et creux (trous de mémoire, disparus), son langage parle et révèle avec force et subtilité.

ANNA ZISMAN
Décembre 2019

* Le détail du monde, l’art perdu de la description du monde, Romain Bertrand, 2019, est ouvrage de référence de l’exposition La mesure du monde

Jusqu’au 20 septembre
La mesure du monde
Abdelkader Benchamma Fata Bromosa
Musée régional d’art contemporain, Sérignan
04 67 17 88 95 mrac.laregion.fr

Photo : Capucine Vandebrouck, NaCI, 2015. Panneaux de bois peints en noir sur châssis, sel cristallisé, 1293 x 183 x 10 cm. Courtesy et photographe : Capucine Vandebrouck.

Mrac
146 avenue de la Plage
34410 Sérignan
04 67 32 33 05
http://mrac.laregion.fr/