Vu par Zibeline

Le Festival d'Avignon, entre tradition et innovation

L’art dramatique et le poème épique

• 23 juillet 2019 •

Placés sous le signe d’Homère et de l’Europe, les premiers spectacles du Festival d’Avignon peinent à faire théâtre. Avec parfois beaucoup de talent !

 

L’Odyssée

Cette année le feuilleton théâtral du Jardin Ceccano est un peu moins frustrant que les années précédentes où, gratuit, il refusait la moitié au moins du public venu faire la queue plus d’une heure sous le soleil de plomb. La file d’attente, malgré la canicule, n’a pas diminué, mais on peut aussi suivre les aventures d’Ulysse en Facebook live ! Et retrouver ces épisodes de L’Odyssée joués par des jeunes comédiens, tous excellents lecteurs, dirigés par Blandine Savetier vers une émotion débridée mais jamais excessive. Des percussions, un peu de grec en chœur, et un calibrage du texte homérique en 13 épisodes de 50 minutes, au suspense haletant. La simplicité de la forme n’a d’égale que l’éternité du texte brut, et l’efficacité toute contemporaine du moyen de transmission !

 

Dévotion

Tout l’inverse de la proposition de Clément Bondu. Ce n’est pas la mémoire de l’humanité qu’il explore, mais celle du théâtre, qu’il met en écho avec les préoccupations de ses comédiens, les élèves de l’École Supérieure d’Art Dramatique qu’il a interrogés pour écrire son texte. Fonction du théâtre, personnages de ratés magnifiques, emprunt et hommage aux metteurs en scène du passé proche et du présent… la réflexion sur le théâtre s’inscrit dans le présent politique et social de ces jeunes gens, qui croisent chaque jour la misère et craignent le fascisme naissant. Mais l’écriture, extrêmement lyrique, souvent enflée, hyper référencée, peine à instaurer des dialogues et à faire scène : elle rend un hommage constant au théâtre sans parvenir à être, au sens propre, dramatique. C’est-à-dire cette écriture, dite de double énonciation, qui fait dialoguer des personnages, ou des personnes, afin que le sens, la relation, surgisse de la confrontation entre des répliques échangées.

 

Nous, l’Europe, banquet des peuples

Autre démarche, celle très claire de Laurent Gaudé : il ne s’agit pas de faire théâtre, mais de faire poème. Épique, sans doute. Le problème est que le romancier n’est pas plus un poète qu’un dramaturge. Sa langue romanesque est ici comme amoindrie, banalisée, didactique. Les chœurs racontent l’histoire d’une Europe et ses échecs, ses espoirs, son fondement sur l’industrie du charbon, les doutes que l’on a aujourd’hui qu’elle puisse se reconstruire sur d’autres fondements. Une sorte de cours, instructif, qui manque singulièrement de fiction ou de témoignages, de vérité intime ou de fable. De quelque chose qui fasse théâtre. Et ce n’est pas François Hollande en guest star qui pouvait faire spectacle : c’est dans le réel que l’ex-président a mis la gauche en pièce, et son surgissement dans l’espace imaginaire d’une scène jette un trouble malsain, la politique spectacle s’immisçant dans un vrai spectacle qui ne parvient pas à être vraiment politique. 

 

Architecture

Un auteur, vivant, dans la Cour. Pour un spectacle en français, sans vidéo, sans dispositif spectaculaire, sans musique enveloppante, reposant sur une scénographie élégante, une fable et le talent des acteurs. On en rêvait depuis des années, et Pascal Rambert l’a fait. Pourtant un ennui tangible assaillait le public de la Cour, surtout à la fin de la première partie. Après l’entracte les rangs clairsemés assistèrent à une seconde partie plus efficace, qui venait trop tard… 

Pourquoi ce demi-ratage, cette insatisfaction ? Des moments de beauté bruts étaient à l’œuvre, ceux pour lesquels on accepte d’habitude de s’ennuyer un peu : Stan (Nordey) dans la longue tirade où il parle enfin de l’homme qu’il aime, Anne-Sophie (Ferdane) à propos des blessés des tranchées, Emmanuelle (Béart) qui réclame le droit à jouir, Laurent (Poitrenaux) constamment, Denis (Podalydès) dans la seconde partie et Jacques (Weber) dès l’ouverture…Oui Pascal Rambert a raison de miser sur ces merveilleux acteurs, d’écrire pour eux, de donner leurs prénoms à ses personnages. Mais cela ne suffit pas à faire fiction… 

Car qu’est-il arrivé à l’écriture de Rambert ? De quelle démesure a-t-il été saisi pour croire qu’il pouvait écrire en quelques mois, et mettre en scène en quelques semaines, plus de 4 heures de théâtre pour la Cour d’Honneur ? C’est bien l’écriture qui manque à cette Architecture qui n’est qu’un squelette, un schéma de pièce envahie de ces poncifs dont on se débarrasse dès qu’on travaille un peu, surtout quand on s’appelle Pascal Rambert…

Poncifs psychologiques d’abord : le coming-out de l’homosexuel, sur lequel repose une grande partie d’Architecture, est un ressort faiblard. L’attitude de la fille, psychanalyste, femme forte, qui ne quitte pas son mari et accepte sa frustration sexuelle au point d’en devenir folle, est anachronique : les intellectuelles viennoises étaient bien plus affranchies que cela. Quant à la jeune femme qui tombe amoureuse de l’architecte autocrate qui a largement l’âge d’être son père et célèbre, en poétesse, la vieillesse de sa peau, il est un cliché qui serait acceptable… si elle n’était pas le seul personnage à prendre son pied, comme si la gérontophilie était la voie royale du plaisir sexuel féminin. 

Les poncifs d’écriture sont d’un autre ordre : la pièce repose sur d’innombrables tirades, toujours trop longues, mal taillées, répétitives, qu’il suffirait de retravailler, resserrer, re-rythmer, pour qu’Architecture y gagne beaucoup. Les dialogues, parfois croisés, ont aussi du mal à construire des relations entre des personnages dont on ne sait trop ce qu’ils éprouvent les uns envers les autres, même au bout de 4 heures, et qui sans doute le savent peu eux-mêmes : il est question, toujours de ce qui se passe en eux, pas entre eux, ce qui est embêtant pour une écriture dramatique, c’est-à-dire de la relation. 

Quant à la fable… la fin de l’intelligentsia bourgeoise au début du XXe siècle, sujet aussi des Damnés dans la même Cour il y a deux ans, n’est plus le naufrage dont il faut que nous nous remettions. Ses échos avec notre temps sont ambigus : il s’agit aujourd’hui, comme hier, de renoncer sans regret à ses privilèges, de fabriquer du commun, et non de contempler éternellement le souvenir des lézardes sur des murs déjà écroulés.

 

Pelléas et Mélisande

Autre parti pris, tout aussi inhabituel dans le In aujourd’hui : il s’agit pour Julie Duclos de monter un texte du répertoire ! Sans le tirer ailleurs, sans y superposer d’autres lectures, simplement en proposant la sienne, son trajet, dans  la pièce de Maeterlinck et ses accents symbolistes concentriques. Un univers où les mares puantes contaminent les murs d’un château qui se meurt, où la lumière peut disparaître tout à fait au gré des fluctuations des âmes, où les jeunes filles pleurent auprès des fontaines, et y jettent les couronnes et les anneaux que ceux qu’elles n’aiment pas leur ont offert. La mise en scène se concentre sur les deux personnages amoureux, joue habilement des ombres et des lumières, d’une scénographie à étages où des projections s’insèrent sans excès. Elle fait confiance aux comédiens, tous très justes, à la beauté du texte, à ses énigmes intemporelles comme les rêves. Un joli moment, hors du temps.

 

Oskara

Tout aussi hors du temps, et onirique, le spectacle de Marcos Morau est surprenant de beauté. On  ne sait pourquoi, et peu importe, la mort d’un personnage (un danseur ? le chorégraphe ?) le projette vers des rêves de danse et de folklore basque d’où surgissent d’énormes apiculteurs, des danseurs en jupe, des chevaux de dentelle, des joueurs de pelote qui se relèvent de la mort, un homme couvert d’un manteau de poil et d’un chapeau pointu… et surtout, un chanteur basque, Julen Achiary, qui va littéralement nous fendre l’âme. La beauté mélancolique de cette langue inconnue et si mystérieuse, les modulations si subtiles de la voix, les transparences des rideaux, la virtuosité des danseurs (compagnie Kukai Dantza), tout concourt à l’éblouissement, même si (ou parce que ?) une grande partie du sens nous échappe… 

 

Le présent qui déborde

Christiane Jatahy, quant à elle, ne cherche ni dans le dramatique ni dans l’épique. Ce qui l’intéresse dans le théâtre, c’est la présence des gens, public et comédiens assis ensemble, qu’elle confronte  à un autre espace, celui du film. Le quatrième mur est un écran, une fenêtre spatiale qui ouvre sur d’autres espaces, mais aussi une barrière temporelle entre ce qui a été filmé, et ce qui se passe dans la salle, frontière que la cinéaste/metteur en scène ne cesse d’abolir. En entrecoupant son film d’images filmées en direct dans la salle, en filmant ses personnages face à la caméra comme s’ils nous parlaient et attendaient des réponses, qu’on leur donne parfois, en entraînant tout le monde dans une danse folle, en brouillant la perception de la musique, jouée en live ou diffusée par le film… 

Cette richesse formelle réinvente le théâtre à l’heure du cinéma, ou l’inverse, mais tout l’intérêt en est qu’elle repose sur le sentiment de l’urgence à témoigner des douleurs du monde. Car comment témoigner de ce qui se passe en Palestine, chez les indiens amazoniens, chez les petites filles sud-africaines autrement qu’en allant les filmer ? Le présent qui déborde est celui des exilés, des Ulysses trimballés de rives en rives, de prisons en violences, pris entre le désir du retour vers la terre natale et le fait de savoir qu’elle n’existe plus. Au Liban, en Afrique du Sud, au Brésil, en Grèce, hommes femmes et enfants jouent l’Odyssée, lisent l’Odyssée, en font leur histoire, celles de leurs exils et de leurs pertes. Des récits individuels, vrais témoignages, rejoignent le mythe, et le tout, ici et maintenant, ailleurs et histoire, se confond dans une lumineuse et profonde unité. Un véritable « commun », comme on en ressent peu au théâtre.

AGNÈS FRESCHEL
Juillet 2019

 

Le Festival d’Avignon se poursuit jusqu’au 23 juillet
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