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250 artistes, 750 œuvres, le Musée d'Art Brut ouvre ses portes à Montpellier

L’art brut apprivoisé

250 artistes, 750 œuvres, le Musée d'Art Brut ouvre ses portes à Montpellier - Zibeline

Après sept années de travaux, rénovation, recherches d’œuvres, le Musée d’Art Brut de Montpellier a ouvert ses portes. Visite guidée.

Derrière l’élégante porte vitrée, ils sont tous là.

Les originaux, les obsessionnels, les visionnaires, les illuminés, les déficients, les habités. Avec du bois, des os, du ciment, des stylos-billes, des feutres, de la laine, des coquillages, de la peinture, des mots, ils habitent le tout nouveau Musée d’Art brut de Montpellier.

Avec ses 750 œuvres, le lieu permet d’offrir un parcours foisonnant dans le monde de cet art hors frontières, tellement mouvant qu’il faudrait régulièrement lui inventer de nouvelles appellations. Toujours controversées, heureusement jamais respectées. « Hors-normes », « singulier », « Création franche », « naïf », « art des fous »… Critiques, historiens d’art et collectionneurs naviguent au gré des courants et des époques, toujours à la recherche d’un terme qui pourrait définir au plus près cette création que Jean Dubuffet a été le premier à célébrer, dès 1945, celle qui émane « de personnes indemnes de culture artistique, (…) de sorte que leurs auteurs y tirent tout de leur propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode ».

Absolue nécessité

L’invention, la pulsion, l’absolue nécessité, sont les moteurs de ces créateurs, qui bâtissent des œuvres pour eux-mêmes, dans l’antre de leur vie domestique, ou carcérale, ou recluse, ou dans un asile psychiatrique… Ils érigent un mur créatif entre eux et le monde qui les rejette ou les effraie. Une seconde peau, en quelque sorte : une protection sur mesure. Un art qui s’ignore. Un art qui n’est pas à vendre. Un langage crypté, tourné vers l’intérieur, regardant son seul créateur.

C’est tout un art alors, aussi, que de collecter ces œuvres prothèses. Patrick Michel, avec son frère Denys, fondateurs du musée montpelliérain, a réussi à rassembler un ensemble impressionnant de créations. Fils de Fernand Michel, artisan d’art qui a muté vers une création aux frontières de l’art brut (la frontière, toujours cette frontière qui enserre et exclut à la fois…), ils ont voulu partager et développer l’activité de leur père. Ils rénovent la maison familiale, conservant l’atelier paternel, avec ses trésors de zinc, de boulons, de vis, ses presses à relier, ses outils, tout ce qui lui permettait d’élaborer son œuvre « d’artiste-zingueur », comme il s’appelait lui-même. Il avait rencontré nombre d’artistes et de collectionneurs, tous dans la mouvance Art brut, et commencé de réunir un fond. Après son décès en 1999, ses fils créent une association (ADABS, Association pour le Développement de l’Art Brut et Singulier), et investissent un bâtiment neuf attenant à la maison d’origine.

Envoûtement

Pendant sept ans, Patrick Michel a réuni l’ensemble des œuvres présentées dans le musée. Et c’est une sacrée aventure. À travers toute l’Europe, il a fallu retrouver les familles de ces artistes, pour la plupart décédés, rencontrer des galeristes, des collectionneurs… Il est allé aussi recueillir les œuvres auprès de leurs créateurs : dans des antres surchargées de matériaux, s’accommodant de leurs humeurs, de leur réticence à se défaire de leur seconde peau, partageant surtout des moments uniques, qu’on aimerait d’ailleurs voir consignés dans un ouvrage. Patrick Michel est comme envoûté par les œuvres qu’il a rapportées (pour la plupart données par les créateurs ou leur famille, ou acquises grâce à des mécènes ou des entreprises). Il évoque avec émotion la somme de travail que certains travaux représentent, la minutie qu’ils requièrent, la vie bousculée de leurs créateurs. Il baisse la voix pour préciser qu’untel est médium, qu’un autre un assassin aujourd’hui en prison, continue toujours de dessiner des trains, mais qu’on ne peut plus avoir accès à ses productions, peut-être bloquées par le directeur de la prison, à l’instar des médecins « sournois », qui avaient compris la valeur des productions de leur patients aliénés dans les asiles et captaient les œuvres avant les collectionneurs… Il touche les objets, il les caresse, même. Il les aime, il entretient une relation intime avec eux. La plupart ont été donnés ou cédées pour des sommes modiques, d’autres acquises grâce à des collectionneurs ou des mécènes, certaines sont prêtées.

Foisonnement d’émotions

Et c’est maintenant près de 250 créateurs qui occupent le musée. Les grands noms sont représentés : Aloïs Corbaz, Adolf Wölfli, Gaston Chaissac, Joseph Crépin, André Robillard, Scottie Wilson… Le musée montpelliérain s’est directement hissé à la seconde place des lieux nationaux les plus importants de l’Art brut, juste après le LaM, Musée d’art moderne et contemporain lillois.

Une salle est réservée aux expositions temporaires, qui se succéderont au rythme de trois par an. La première est toute naturellement consacrée à l’œuvre de Fernand Michel.

La muséographie est dense, presque un peu trop, les deux frères pêchant par un louable excès de générosité. Chaque artiste -ceux qui sont qualifiés de brut, pas les singuliers, présents eux aussi dans le musée- est introduit par un petit carton biographique, replaçant l’œuvre dans une perspective individuelle et particulière, reliant ainsi la création à un parcours de vie.

La traditionnelle « boutique du musée » est ici transformée en « Dépôt-vente » : outre des livres spécialisés, le lieu propose des œuvres originales de certains des artistes présents dans la collection du musée, au seul profit de leurs créateurs. Repartir, pour une somme abordable, avec un morceau du musée : voilà quelque chose d’enthousiasmant, tant pour le néophyte que pour le collectionneur.

ANNA ZISMAN
Août 2016

L’atelier MUSÉE, Montpellier
04 67 79 62 22 atelier-musee.com

Photographie  Sanfourche copyright ADABS