Réouverture du Mo.Co. à Montpellier : l’exposition Mecarō est prolongée jusqu’en septembre

L’appel de la forêtVu par Zibeline

• 2 juin 2020⇒20 septembre 2020 •
Réouverture du Mo.Co. à Montpellier : l’exposition Mecarō est prolongée jusqu’en septembre  - Zibeline

Le Mo.Co. accueille la collection Petitgas, première présentation institutionnelle de cet ensemble majeur de l’art contemporain latino-américain.

En Australie, les pompiers commençaient tout juste à endiguer la furie des flammes, qui avaient dévoré plus de 10 millions d’hectares de forêt et de brousse. En ce début mars 2020, il pleuvait, enfin, sur l’île-continent. Du côté du « poumon de la planète », la dévastation des mois précédents semblait quelque peu apaisée : tout du moins, les yeux s’étaient détournés de l’Amazonie, qui entre déforestations et sécheresses, ne récoltait pour une fois pas les records d’épisodes d’incendies « sans précédents ». C’est cependant imprégné par toutes ces images de désolation qu’on s’apprêtait à découvrir la nouvelle exposition présentée au Mo.Co., quelques jours seulement avant le confinement. L’Hôtel des Collections rouvre ses portes, et la sélection parmi les 900 œuvres rassemblées depuis le début des années 2000 par Catherine Petitgas semble encore plus pertinente au sortir de l’hébétude. Théâtre de conflits historiques et contemporains majeurs, le Bassin amazonien inspire aux artistes sud-américains et du monde entier d’indispensables pistes pour penser cet étrange « après » dans lequel nous avons tous basculé.

Le choix du titre évocateur Mecarõ (« l’esprit de la forêt » en langue Krahô, l’un des dix peuples indigènes du Brésil), inscrit l’exposition dans une somme de représentations (magiques, exotiques, paysagères) qui s’imposent à l’imaginaire dès lors qu’il s’agit du territoire des arbres et de la faune qui couvre près de la moitié de l’Amérique du Sud. L’espace tout entier du Mo.Co. est habité, dans une puissante cohérence organisée par les commissaires (Vincent Honoré, Anna Kerekes et Jacqueline Kok, avec une très pertinente scénographie des designers montpelliérains Mr. & Mr.) par quelque chose qui convoque tout autant des réminiscences quasi archaïques que des réflexions puisant du côté de la géopolitique. Catherine Petitgas, ancienne de la finance tombée dans l’art et entretenant une rencontre rapprochée avec la scène contemporaine sud-américaine (elle « suit » véritablement les artistes, et est aussi très active sur le plan du mécénat), souligne que son fond s’est constitué, et continue de se développer, par une succession de coups de cœur. Grand coup aussi, pour le visiteur, lorsqu’il pénètre dans la première salle de l’exposition : L’opéra de la pollinisation croisée (2018) d’Oswaldo Maciá propose un espace totalement vide qui pourtant vrombit de vie. Les murs sont jaunes (celui d’une orchidée sauvage), un parfum se diffuse (celui des fleurs), on entend les abeilles. Manifeste écologique simple, la pièce agit comme une entrée en matière efficace. La figure totémique en blocs de bronze de La Mexicana (Erika Verzutti, 2015) introduit la section « contexte historique » de l’exposition -ou comment les artistes sud-américains s’approprient les codes de l’abstraction. « J’aime à dire que c’est moi », précise malicieusement sa propriétaire, devant cette femme cubiste de 90 centimètres. Tout en rondeurs et couleurs, au contraire, les trois pièces Untitled (cordes, fibre de verre, résine et perles, 2013 et 2015) de Maria Nepomuceno, en un hommage à Calder qui aurait fait sa récolte de matériaux sur les marchés brésiliens, évoque une nature qui déborde les frontières, entre végétal et animal, quelque chose qui continuerait de se développer, organique. Autre influence, celle de Sonia Delaunay que Beatriz Milhazes cite dans ses Vacances d’été (2005) acidulées, une toile « séductrice mais grinçante », qui laisse voir la peinture qui coule et les salissures sur le fond : une métaphore de la violence des disparités économiques au pays du carnaval.

 


Brigida Baltar, Forêt rouge, 2009. Poussière de brique sur papier 90 x 135 cm. © Marc Domage

Plus loin dans le parcours, moins démonstratives, les deux pièces de Brīgida Baltar dégagent un sentiment diffus de nostalgie. On entend presque la pluie tomber en observant sa Forêt rouge (2009), enchevêtrement d’arbres peints avec de la poussière de briques récoltée sur les murs des maisons après l’orage. La nature déborde du cadre, l’artiste est venue adapter son œuvre sur les murs du Mo.Co., aux côtés des 96 flacons remplis de la poussière des briques de sa propre maison, souvenirs arrachés, préservés ; nuancier subtil virant du beige à l’ocre sombre (Casa, 1997). C’est une des œuvres les plus sensibles de la salle « Pourriture et renaissance », avec l’inquiétant Projet Catatumbo – Panorama Catatumbo (2012-2016) de Nohémī Pērez.


Nohémī Pērez, Projet Catatumbo – Panorma Catatumbo, 2012-2016, charbon sur tissu en coton 180 x 500 cm. © Marc Domage

Presque à plat ventre dans la luxuriance de la forêt (charbon sur tissu), on est comme transi, paralysé par un danger qui sourd parmi les fougères. Attentif à ce qui pourrait surgir. Et ce n’est pas un serpent venimeux qui se découvre à l’observation attentive de l’œuvre : ce sont des forces armées, dessinées presque en pointillés visibles-invisibles. Nous sommes à la frontière entre Colombie et Vénézuela, haut lieu de guerres et trafics de drogue. Dans la position du traqué. La forêt comme refuge, avant son éradication au profit de la culture de la coca. Déforestation encore, dans l’espace « Cosmologie amazonienne » : la Bibliothèque (Impression chromogénique sur acrylique, 2017) de Claudia Jaguaribe, série de dos de livres comme autant de troncs d’arbres qui reconstituent un sous-bois, synthétise l’envers de la connaissance, la nature domestiquée. Les deux pièces de l’Équatorienne Manuela Ribadeneira sont de celles qui percutent le plus fort. Je fais mien ce territoire (2007) et Les coupables (2018) font directement allusion au colonialisme. Pour la première, un couteau planté dans le mur reflète la phrase de son titre gravé sur la lame. Quant aux coupables, ils sont désignés par quinze doigts de bronze posés sur un socle, montrant toutes les directions, pointant chacun de nous. Savoir que ces membres coupés sont la réplique de ceux d’une statue d’un saint datant de l’époque coloniale, dont la main s’est brisée en tombant, complexifie encore le message, dans l’abyssal questionnement du « Qui accuse qui, et de quoi ? ». 


Manuela Ribadeneira, Les coupables, 2018. Bronze, dimensions variables. © Filipe Berndt. Collection Catherine Petitgas

L’installation monumentale Bienvenue au Nouveau Style (2014) de Sol Calero, salon de beauté baroque, qui célèbre et détourne à la fois les canons de l’identité latino-américaine, clôt le parcours avec la section « Féminisme tropical », soulignant la volonté des commissaires de mettre à l’honneur une large palette féminine : parmi les 53 artistes présentés, presque la moitié sont des femmes. Ça vaut bien de s’allonger sous la lampe bronzante !


Sor Calero, Bienvenue au Nouveau Style, 2014, Matériaux divers, Dimensions variables. © Marc Domage

ANNA ZISMAN
Juin 2020

Mecarō, l’Amazonie dans la collection Petitgas
jusqu’au 20 septembre
Mo.Co. Hôtel des Collections, Montpellier
moco.art

Photo : Beatriz Milhazes, Vacances d’été, 2005. Acrylique sur toile 149×394,5 cm. © Marc Domage