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Vu par Zibeline

L’art de l’« anti-pièce » décliné avec maestria dans une mise en scène de Pierre Pradinas

L’Anglais sans peine

L’art de l’« anti-pièce » décliné avec maestria dans une mise en scène de Pierre Pradinas - Zibeline

On ne reviendra pas sur l’un des plus célèbres lapsus de l’histoire du théâtre, celui d’Henri-Jacques Huet lors de la création de la pièce de Ionesco, qui lui fit substituer à L’anglais sans peine le titre déroutant La cantatrice chauve, sans lien avec le sujet de la pièce. Créée en 1950, au Théâtre des Noctambules elle fut d’abord très mal accueillie par le public et la critique, mais lors d’une reprise au Théâtre de la Huchette en 1957, elle connaît un tel succès qu’elle y est toujours jouée depuis. Record de longévité pour un spectacle qui se donne dans le même lieu sans discontinuité!

Cette « anti-pièce », parangon du théâtre de l’absurde, dont elle fut le premier fleuron selon Aragon, a sans aucun doute transformé notre manière d’appréhender le théâtre : ses entorses aux conventions sont devenues celles du théâtre contemporain, ou du moins d’une partie de ce théâtre, dans sa mise en question du monde par la distorsion des codes. Perçue au départ, comme une vision satirique du « petit-bourgeois », engoncé dans un conformisme formel et vide, la pièce parodie autant le théâtre de boulevard que celui qui cherche à transmettre un message. Le soigneux dérèglement des fonctions du langage, la déconstruction des conventions théâtrales par leur surexposition, sont orchestrés avec une précision méticuleuse.

Le metteur en scène Pierre Pradinas mène sa superbe troupe de comédiens comme un chef d’orchestre avec un ensemble de solistes en une partition musicale réglée au millimètre. Les pauses, les silences signifient autant que les emportements  où les personnages sont en proie à une véritable folie verbale, deviennent les marionnettes d’une chorégraphie rigoureuse et étourdissante… « Quelle cascade de cacades ! »,  « kakatoès », souris à sourcils, cacaoyers et cacahuètes, « Khrishnamourti » s’emballent, la « tirade du Rhume » (formidablement servie par Thierry Gimenez dans le rôle du Capitaine des pompiers) et ses généalogies familiales improbables de Watson, emportent les acteurs dans un exercice de virtuosité verbale pure.

Les sentences s’égrènent, lapidaires, étonnantes, comme « on peut prouver que le progrès social est bien meilleur avec du sucre ». Mary, la bonne (Julie Lerat-Gersant en punkette enjouée) dit les décors, les didascalies, martelant à plaisir l’épithète inlassablement répétée « anglais », décor, pendule, intérieur, jusqu’au silence, tout est « anglais », défaisant par là l’effet de réel supposé. Les Smith reçoivent les Martin (Matthieu Rozé et Aliénor Marcadé-Séchan)… mais leurs propos, calqués sur les modèles des méthodes d’apprentissage des langues étrangères, perdent tout sens, et enferment les protagonistes dans une terrifiante solitude où chacun soliloque, le langage n’est plus un outil de communication.

La logique lui échappe, glisse en syllogismes, incongruités… le couple phare des Smith est interprété avec une exceptionnelle virtuosité par Stephan Wojtowicz et Romane Bohringer qui signe ici sa huitième collaboration avec Pierre Pradinas, époustouflante de charisme et de naturel. Sans doute l’une des plus belles mises en scène de cette première pièce de Ionesco, dans l’efficace scénographie d’Orazio Trotta et Simon Pradinas. Et la cantatrice chauve dans tout cela ? « Elle se coiffe toujours de la même façon » !

MARYVONNE COLOMBANI
Octobre 2017

La cantatrice chauve a été donnée du 26 au 30 septembre au Jeu de Paume, Aix-en-Provence.

Photographie : La cantatrice chauve © William Pestrimaux


Théâtre du jeu de Paume
17, 21 rue de l’Opéra
13100 Aix-en-Provence
08 2013 2013
http://www.lestheatres.net/