La fin de l’amour, enquête sur un désarroi contemporain par Eva Illouz, au Seuil

L’amour au temps du capitalismeLu par Zibeline

La fin de l’amour, enquête sur un désarroi contemporain par Eva Illouz, au Seuil - Zibeline

Directrice d’études à l’EHESS à Paris, chargée d’une chaire de sociologie à l’université hébraïque de Jérusalem, Eva Illouz a toujours axé ses recherches sur l’intime, et depuis vingt ans tous ses travaux et ouvrages arpentent le champ des émotions. Qu’il s’agisse par exemple de montrer comment les rapports amoureux ont été transformés, notamment par le consumérisme (Pourquoi l’amour fait mal, éd. Du Seuil, 2012), ou comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies (Happycratie, éd. Premier Parallèle, 2018), cette brillante universitaire aborde ces questions par le biais de la sociologie qui, écrit-elle, « pourrait être mieux équipée que la psychologie pour comprendre les pièges, les impasses et les contradictions de la subjectivité moderne ».

Son dernier ouvrage, tout récemment paru, ne fait pas exception, puisqu’elle y analyse La fin de l’amour (unloving en anglais) : des relations sans lendemain ou épisodiques (casual sex) au divorce, en passant par l’absence ou le refus de relations amoureuses, tout ce qu’elle désigne comme des « relations négatives » envahit la vie sentimentale contemporaine, prenant de multiples formes, révélatrices de ce qu’elle nomme, en sous-titre, « un désarroi contemporain ». Ce passionnant essai, très documenté, s’appuie sur de nombreuses interviews, ainsi que sur des romans, films et séries contemporains, comme la sociologue a coutume de le faire ; il s’accompagne également de près d’une centaine de pages de références bibliographiques… ce qui n’empêche en rien une lecture fluide, tant la démarche est structurée et le propos clair, régulièrement reformulé et résumé.

Comment l’amour, pourtant facteur d’individualisation et d’émancipation, peut-il devenir source d’une telle angoisse que certains préfèrent y renoncer ? « La liberté sexuelle est-elle devenue la philosophie néolibérale de la sphère privée ? » Telles sont quelques-unes des questions que pose Eva Illouz, pour qui les relations amoureuses contemporaines sont le reflet, dans la sphère intime, des relations qui articulent les sociétés libérales. Là comme ici règnent incertitude, volatilité, perte de confiance, dévaluation… Or, dans ce marché qui, à travers les industries de l’image, mêle consommation et sexualité, où le regard tient une place prépondérante -d’où sa dénomination de « capitalisme scopique »-, dans cette atmosphère de libération sexuelle revendiquée,  encore accrue depuis l’apparition des sites de rencontres sur Internet et des réseaux sociaux, « les femmes se sont trouvées assignées de nouveau, à travers le corps sexuel, à des rapports de domination économique ».

C’est l’un des paradoxes contemporains analysés par la sociologue, qui pointe la façon dont l’émancipation sexuelle profite encore aujourd’hui surtout aux hommes. Ne nous y trompons pas : loin d’elle l’idée de revenir sur les conquêtes féministes ou de rogner les libertés individuelles. Là n’est absolument pas son propos. Mais force est de constater que ce sont surtout les femmes qui pâtissent de « la fin de l’amour ». Magistral… quoique quelque peu déprimant !

FRED ROBERT
Mars 2020

La fin de l’amour, enquête sur un désarroi contemporain
Eva Illouz
Editions du Seuil, 22,90 euros