Le Festival du livre latino-américain, une première riche en découvertes à la Maison de la Région PACA

L’Amérique latine à l’honneurLu par Zibeline

• 19 décembre 2014⇒22 décembre 2014 •
Le Festival du livre latino-américain, une première riche en découvertes à la Maison de la Région PACA - Zibeline

L’idée leur est venue au printemps dernier, mais c’est juste avant Noël qu’ils l’ont concrétisée. Philippe Arcamone, directeur de la Maison de la Région PACA, et Jacques Aubergy, éditeur et libraire bien connu des lecteurs de Zibeline, ont organisé à Marseille le premier Festival du Livre latino-américain : tout un weekend, et même plus, consacré à la littérature mais également aux arts visuels, à la musique et au sport en Amérique latine.

Le festival s’est ouvert de façon festive dès le vendredi soir : orchestre, discours, apéritif convivial. Et découverte de l’exposition du dessinateur d’origine argentine Napo. Une exposition sur la conquête de l’Amérique du Sud par les Européens qui a ceci de particulier que les dessins très colorés, pleins d’humour et volontiers truculents de Napo accompagnent des textes authentiques de conquistadors, dont la plupart font plutôt froid dans le dos tant ils sont méprisants, violents, profondément racistes. Un contraste saisissant.

La journée du samedi, consacrée à un hommage à Tina Modotti, a débuté par une causerie entre Vincent, du duo de chanson folk Catherine Vincent (Catherine Estrade et Vincent Commaret), et Jacques Aubergy, éditeur de L’atinoir. Tous deux ont régalé l’assistance d’anecdotes passionnantes à propos de cette “femme exceptionnelle vivant dans une période exceptionnelle et ayant vécu une histoire exceptionnelle”. Curieusement, Tina Modotti n’est pas très connue en Europe, alors qu’elle a dans le cœur des Latino-américains une place équivalente à celle de Frida Kahlo. Issue d’une famille italienne émigrée à Los Angeles au début du XXe siècle, elle a connu la misère avant de devenir actrice à Hollywood, de rencontrer un certain Roubaix de l’Abrie Richey et d’être cooptée par les intellectuels que fréquentait son mari. À la mort de ce dernier, Tina Modotti partit vivre avec le photographe américain Edward Weston dans le Mexique postrévolutionnaire des années 20 et c’est à ses côtés qu’elle s’épanouit pleinement en tant qu’artiste photographe. Femme libre et spontanée à la beauté trouble, elle était par ailleurs polyglotte, possédait de fortes convictions politiques et vivait en accord avec celles-ci, ce qui lui valut quelques inimitiés. Mais ce qui fait de Tina Modotti un véritable personnage romanesque, c’est la part d’ombre liée à son histoire de militante communiste. On l’accusa en effet d’avoir assassiné son compagnon cubain Mella, puis d’avoir fomenté un attentat contre le président mexicain Machado, en conséquence de quoi elle fut exclue du pays. Par la suite, elle devint une agente du Kominterm en URSS et vécut auprès d’un homme considéré comme un pur et dur du système stalinien,Vidali. Enfin, elle mourut à l’âge de 42 ans d’une crise cardiaque dans un taxi à Mexico, peut-être empoisonnée par le syndicat des taxis qui assurait par ailleurs le service d’ordre des manifestations du Parti communiste… Beaucoup de questions restent en suspens et contribuent à faire de Tina Modotti un personnage fascinant. Elle inspira ainsi à Elena Poniatowska le livre Tinísima que les éditions L’atinoir viennent de traduire.

Catherine Estrade et Vincent Commaret ont pour leur part composé un album intitulé Tina, une évocation née de leur immersion dans la vie et les œuvres de Tina Modotti et d’Edward Weston. Les textes sont des créations, à l’exception d’un poème de Pablo Neruda écrit en hommage à Tina Modotti après sa mort et d’une lettre que cette dernière écrivit au peintre muraliste Xavier Guerrero. La journée s’est poursuivie avec le ciné-concert The Tiger’s coat, une autre création de Catherine Vincent. Il s’agit du seul film avec Tina Modotti dont on ait retrouvé la pellicule (restaurée par la cinémathèque du Frioul en Italie). Le film (muet) raconte l’histoire d’une paysanne mexicaine qui usurpe l’identité de sa maîtresse décédée et se présente à un ami du père de cette dernière afin d’être recueillie par lui. S’ensuit une histoire d’amour que Catherine Estrade qualifie elle-même d’un peu “niaise”, qui dénonce cependant les préjugés racistes de l’époque. L’intérêt essentiel réside dans la valeur testimoniale de ce film de 1920. On y observe avec émotion les traits expressifs du visage de Tina Modotti. Le duo de musiciens interprète en direct (souvent avec humour) les dialogues, fait les bruitages et joue quelques unes des belles chansons de l’album Tina. Pour le public, c’est un magnifique voyage dans le temps ; l’impression de toucher à la magie des origines du cinéma.

Le thème de la journée du dimanche était le Brésil, et en particulier la musique brésilienne, avec en préambule la projection du film Saravah de Pierre Barouh, suivie d’une rencontre entre Jean-Paul Delfino, romancier et spécialiste de la musique brésilienne et Claudia Neubern, réalisatrice brésilienne vivant à Marseille. En 1969, Pierre Barouh, fort du succès du film Un Homme et une femme dont il avait composé la musique, décida de partir au Brésil tourner des images des musiciens brésiliens qu’il admirait. Sur place, il se lia d’amitié avec le guitariste Baden Powell qui l’introduisit auprès d’autres musiciens. Jean-Paul Delfino a insisté sur la valeur exceptionnelle des images collectées. Il s’agit en effet du seul document visuel d’époque de certains artistes devenus mythiques : Pixinguinha, João da Biana, Maria Bethânia chantant avec son frère Caetano Beloso, Baden Powell répétant un spectacle avec la chanteuse Marcia Maria… Dans Saravah on entend différents styles de musique: samba, bossa nova, nova cançao, musique populaire, jazz… car Pierre Barouh a filmé les musiciens à l’époque charnière de la naissance du tropicalisme, courant musical métissé à la croisée de tous les autres. La causerie s’est orientée sur l’introduction de la musique brésilienne en France, sur les anecdotes d’accords volés (“la musique circule plus vite que les mots” a expliqué Jean-Paul Delfino) ou les malentendus qui ont fait par exemple qu’un hommage à Zaquia Jorge (vedette de théâtre morte dans un accident dramatique) dans une chanson intitulée Madureira chorou ([le quartier de] Madureira a pleuré) est devenu en France le tube Si tu vas à Rio chanté par Dario Moreno. Trahie ou simplement adaptée, la musique brésilienne a voyagé. Et parfois, ce sont les musiciens exilés qui ont contribué à la faire connaître. Claudia Neubern a d’ailleurs retracé l’historique de la dictature brésilienne, une période sombre qui a duré de 1964 à 1989. À cette époque, de nombreux chanteurs et musiciens ont été inquiétés et menacés, certains furent sauvés grâce à leur notoriété, mais d’autres durent s’exiler. La discussion s’est close sur une note de saudade lorsque Claudia Neubern a exprimé sa déception quant à la vie culturelle marseillaise et au cloisonnement des groupes qui se croisent mais ne construisent pas ensemble.

La troisième et dernière journée était consacrée à une autre grande passion latino-américaine, le football. Un festival éclectique et réjouissant donc, qui a offert à un public varié des rencontres inédites. Et une occasion de mieux connaître les maisons d’édition dédiées à l’Amérique latine, puisque plusieurs stands, dont celui de l’intéressante maison Le Tilde (qu’on avait eu la chance de découvrir lors d’une édition de feu CoLibris), ont proposé ouvrages et séances de dédicaces tout au long de ces quelques jours.

FRED ROBERT et SOPHIE MAGLIA
Décembre 2014

La première édition du Festival du livre latino américain s’est tenue à la Maison de la Région à Marseille du 19 au 22 déc

 

Maison de la Région PACA
61 La Canebière
13001 Marseille
04 91 57 57 50
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