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Vu par Zibeline

Retour sur les 21e Rencontres du Cinéma Sud Américain à Marseille

L’Amérique latine à cœur ouvert

• 29 mars 2019⇒6 avril 2019 •
Retour sur les 21e Rencontres du Cinéma Sud Américain à Marseille - Zibeline

C’est une première internationale qui ouvre le festival, celle du dernier film de Fernando Solanas : Le grain et l’ivraie. Hommage à ce grand réalisateur dont les films depuis L’Heure des Brasiers en 1968, résolument engagés, radiographient la réalité argentine. À 82 ans, le voilà reparti sur les routes de son pays pour constater les conséquences sociales et environnementales du modèle agricole intensif. Et son documentaire est glaçant, comme celui du Brésilien trentenaire Filipe Galvon : Encantado, le Brésil désenchanté. Autre pays, autre génération mais même balancement entre utopies et dystopies dans une histoire marquée par les dictatures assumées ou sournoises, où l’accès au pouvoir des classes populaires n’est qu’une parenthèse. Galvon appartient à la génération Lula-Dilma. Encantado, c’est son quartier d’enfance de la banlieue populaire de Rio, devenu emblématique de l’élan créé par Lula, de l’embellie économique suivie par la dégringolade : abandon du quartier aux ordures et aux intempéries, université livrée aux herbes folles, désertion des habitants.

Les jeunes Brésiliens de l’Europe où ils étudient, les intellectuels, Dilma elle-même et quelques résidents racontent la déconstruction du rêve, analysent la prise de pouvoir de Bolsonaro qui, si elle n’est pas militaire et passe par un semblant de légalité, peut être qualifiée de « coup d’État ». On voit comment s’opère le glissement : mécontentement légitime contre le coût excessif de la Coupe du monde, contre la gangrène de la corruption, déstabilisation et erreurs politiques du gouvernement en place, puis récupération des mouvements par les forces réactionnaires et revanchardes qui attendaient leur heure, procès partiaux, destitution de Dilma, assassinat politique de Marielle Franco. Si la volonté de ré-enchanter le pays s’affirme à la fin du film, car « on peut couper toutes les fleurs, on n’arrêtera pas le retour du printemps », le goût reste amer. Le cinéma latino-américain semble nous tendre un miroir, et porte le politique au cœur des fictions.

Joel, Jules et Jim

Témoins, entre autres : deux films dont les sujets intimes révèlent le mal tapi dans les sociétés humaines. Le premier, Joel de Carlos Sorin, raconte une histoire cruelle. Cecilia et Diego vivent à Tolhuin, une petite ville de Terre de feu, où la communauté chrétienne semble soudée et sereine. Il est ingénieur forestier. Elle est prof de piano. Face à l’impossibilité d’avoir un enfant, ils en adoptent un. Plus âgé qu’ils ne l’auraient souhaité, venu d’un milieu pauvre et chaotique. Un petit bonhomme à l’épaisse tignasse noire – extraordinaire Joel Noguera, tout en nuances ! Un gamin qui a un retard scolaire et des histoires à raconter à ses camarades, peu au goût de leurs parents ! Le processus d’exclusion qui se met en place contre le petit garçon va révéler l’hypocrisie de ces bien-pensants, soucieux de conserver la « pureté » « l’innocence » de leur chérubin, et surtout de ne pas mélanger torchons et serviettes ! La progression dramatique, la pudeur des sentiments, les non-dits et les doutes, plus que ne le feraient cris et fureur sont bouleversants.

Le second, Nido de Mantis du Cubain Arturo Sotto Diaz prend les habits du polar pour suivre à bout de souffle, jusqu’à la triple mort sanglante des protagonistes, une passion amoureuse née dans l’enfance : deux hommes de milieux sociaux différents aiment une paysanne. Il filme leur parcours avant, pendant et après la révolution cubaine. Alternant les couleurs du présent et un superbe noir et blanc qui reconstruit, au fil des témoignages, le tourbillon de la vie. Un Jules et Jim avec lutte des classes et vent de l’Histoire, magnifique fresque romanesque, des champs de cannes à sucre à la grande jetée de la capitale, des années 50 aux années 90. Le procureur de La Havane en charge de l’enquête arrive en Lada blanche (l’ami est désormais soviétique) dans le petit village où se sont produits les faits, accompagné par son assistante et maîtresse – qui deviendra l’avocate d’Azucar, suspectée du triple meurtre de sa mère et de ses deux pères (ne sachant duquel elle est biologiquement la fille). Au cours de ses investigations, il attrapera un rhume, un peu de vérité, se fera rouler dans le sucre d’Azucar et découvrira que si l’amour crée sa propre morale, la communauté des villageois, entre rejet, voyeurisme, et cruauté n’en a guère !

Eve en galère

Avec Roma d’Alfonso Cuarón, Lion d’or à Venise, le cinéma mexicain a montré de quoi il était capable. Si La Camarista n’a pas la même prétention esthétique, sa réalisatrice Lila Avilés s’inscrit dans cette veine sociale d’un cinéma qui dépeint les aspirations d’une classe populaire laborieuse en quête de lendemains moins inégalitaires. Dévouée, minutieuse, intègre, Eve est femme de chambre dans un hôtel de luxe à Mexico. Mère isolée d’un fils qu’elle doit faire garder pendant ses longues et monotones journées de travail, elle ne s’accroche guère qu’à de maigres ambitions : être choisie pour travailler au prestigieux 42e étage et se voir attribuer une robe rouge déposée aux objets trouvés.

Tourné intégralement dans l’établissement, le film procure une sensation oppressante d’inaccessibilité au monde extérieur. Au contact de ses collègues de galère et scrutée par un laveur de vitres, Eve finira par prendre conscience de son besoin d’émancipation et d’épanouissement. Alors que le géant hispanophone d’Amérique du Nord est l’un des rares États latino-américains à ne pas avoir choisi la voie conservatrice et libérale à la dernière élection présidentielle, cette Camarista rappelle que les perspectives de changement n’ont rien d’évident dans une société aux dominations profondément ancrées.

ELISE PADOVANI et LUDOVIC TOMAS
Avril 2019

Les 21e Rencontres du Cinéma Sud Américain ont eu lieu du 29 mars au 6 avril, à Marseille.

Photo: Joel, de Carlos Sorin © Paname distribution