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Angelin Preljocaj relit ses oeuvres à l’aune d’autres corporalités

L’Amérique et l’Afrique au Pavillon

Angelin Preljocaj relit ses oeuvres à l’aune d’autres corporalités - Zibeline

Pour la première fois, Angelin Preljocaj propose à son Ballet de s’approprier deux chorégraphies créées pour le New York City Ballet et inscrites à son répertoire. Une manière de «relire» ses propres œuvres à l’aune d’autres corporalités, car si les danseurs du NYCB, de formation classique, avaient été rudement mis à l’épreuve, ses danseurs sont déjà modelés à son écriture. Créée en 2013 et inspirée du procès des sorcières de Salem en 1692, Spectral Evidence s’ouvre sur un cérémonial silencieux. S’ensuit un rituel à la composition parfaitement symétrique : quatre femmes éthérées aux robes maculées de sang et quatre hommes à l’allure stricte, en noir, s’affrontent de part et d’autre de l’autel sacrificiel, astucieux décor modulable progressivement transformé en mini chapelles ardentes… La musique de John Cage impose à chaque groupe son tempo, avec d’un côté des enchaînements fluides et des envolées évanescentes, de l’autre des présences mystérieuses aux mouvements secs et saccadés : la pénombre est terrifiante et la danse macabre… La Stravaganza, emportée par le Concerto n°8 de Vivaldi entrecoupé de compositions contemporaines, affirme sa théâtralité. Costumes baroques et modernes, introduction narrative («Je me souviens» murmure une voix féminine), emprunts à la danse de cour, confrontation des époques et des cultures (face à face, deux groupes de six danseurs symbolisent l’Ancien monde et le Nouveau monde) donnent à la pièce une dimension nostalgique. Entre le prologue et l’épilogue construits sur le principe d’un tableau sculpté vivant, le duo, à l’intersection étonnée des deux groupes, est le point culminant de cette extravagance en forme de clin d’œil à l’histoire et au parcours du chorégraphe.

Destination Afrique

Après le drapeau américain, le Pavillon Noir hisse celui du Niger (A. O. Yacouba), du Burkina Faso (Adonis Nebie), du Sénégal (Germaine et Patrick Acogny, Fatou Cissé). Et de l’Afrique du Sud, avec un programme de deux soli créés par la danseuse et chorégraphe Nelisiwe Xaba et son complice Mocke J Van Veuren. Aux manettes des images vidéo captées en direct et de la bande sonore qui croise création, enregistrements, bruitages et chants, le réalisateur transforme la danse en art performatif et interactif. Il rend la parole subversive de Nelisiwe Xaba plus incisive encore, qui dénonce les rituels liés à la préservation de la virginité des jeunes femmes et donne un méchant coup de griffes aux machistes de tous poils : humour, provocation et jeux de rôles s’invitent dans Uncles & Angels, particulièrement dans la séquence du «test de virginité» ; démonstration de force, de virilité et de puissance arc-boute Scars & Cigarettes qui emprunte allure et démarche aux matadors et aux célèbres Sapeurs du Congo-Brazza. Pendant la projection des images découpées à la manière de Muybridge, on entend le mâle rugir d’un coup sec «I must remember to be a Winner, a Wrong Man, a Killer, a Fighter, a Mother Fucker…». Pas besoin de traduction !

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Juillet 2015

Spectral Evidence et La Stravaganza ont été donnés les 1er, 2, 3 et 4 juillet (reprise les 10, 11 et 12 septembre prochains) ; le Temps fort Afrique s’est déroulé du 2 juin au 13 juillet

Photo : La-Stravaganza,-Ballet-Preljocaj-©-Jean-Claude-Carbonne


Pavillon Noir / Ballet Preljocaj
530 avenue Mozart
13627 Aix-en-Provence
08 11 02 01 11
http://www.preljocaj.org/