Huit sessions de concerts en solo ou en duo, Les Émouvantes ont eu lieu aux Bernardines

L’air de rien…Vu par Zibeline

Huit sessions de concerts en solo ou en duo, Les Émouvantes ont eu lieu aux Bernardines - Zibeline

Air d’un temps « viral » oblige, le festival Les Émouvantes a joué une carte minimaliste ! 

C’est en solo ou en duo qu’on a découvert des musiciens, sur huit sessions de concerts pensées comme autant de « préludes » à de plus amples créations qui aboutiront -on ose l’emploi du futur- en 2021. La musique « n’existe presque pas », elle porte « sur des riens » philosophait Jankélévitch. Cultivant à dessin le paradoxe, le penseur bergsonien de la temporalité a consacré nombre d’ouvrages à ce « presque rien », cet impalpable « art du temps » qu’est la MUSIQUE !

Au seuil de l’automne marseillais, dans le petit théâtre des Bernardines, pour une jauge réduite et un public idéalement masqué, le festival Les Émouvantes, animé par le contrebassiste Claude Tchamitchian, offrait une occasion de partager une expérience vivante de la musique et des émotions qu’elle engendre. C’était devenu si rare ces derniers mois qu’on s’y est rendu en ouvrant toutes grandes nos « longues oreilles », à l’image de ces « personnages » à l’esprit critique dont se moque (avec ses « hi han » glissés aux violons) Camille Saint-Saëns en son grotesque Carnaval. 

Matthew Bourne et Laurent Dehors © Christophe Charpenel

 

Les 16 et 17 septembre, on y découvre deux duos. D’aucuns pourraient penser, parodiant le philosophe, que leur prestation a précisément « l’air de rien ». Instantanée, improvisée, éphémère, elle reposerait sur « trois fois rien » (c’est déjà « quelque chose » s’amusait à dire Raymond Devos) ? On doit se rendre à l’évidence : ce n’est pas « rien » ce que proposent, à leur tour, Jean-Pierre Jullian et Tom Gareil, Matthew Bourne et Laurent Dehors. On pourrait toutefois l’imaginer, floué par la facilité avec laquelle ils exercent leur art ! 

Jullian & Gareil, aux percussions et au vibraphone, tissent des textures sonores pointillistes, délicates… L’énoncé répétitif, bancal, fuit la plupart du temps le carré binaire. L’échelle est modale, la forme claire. Le souffle virtuose, haletant, oscille entre combat et apaisement… 

Chez Dehors & Bourne, duo plus « abouti », les clarinettes et vents multiples explorent des registres inouïs, du hurlement de sirènes au murmure grommelé, s’insèrent dans le martèlement d’un piano multiforme, désynchronisé, hypnotique et obstiné, mâtiné de clusters, de résonnances puisées dans la caisse, de pastiches de gammes classiques, de réminiscences ravéliennes… 

Tout est très cadré dans ces musiques qui semblent créées sur le moment. Mais, dans ces jardins féériques, le hasard trouve sa place. L’improvisation génère des instants poétiques, suspensions et surprises que les musiciens, nourris d’années de pratique, font surgir et partagent « l’air de rien »… Alors le public est en mesure de saisir ce « presque rien », furtif, ineffable qui rend la musique si nécessaire à l’humain.

JACQUES FRESCHEL
Octobre 2020

Le festival Les Émouvantes s’est déroulé du 18 au 21 septembre au théâtre des Bernardines, Marseille

Photo : Pierre Jullian et Tom Gareil © Christophe Charpenel