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Vu par Zibeline

Sculptures africaines contemporaines à l'honneur en Avignon

L’Afrique en éclaireur

• 19 mai 2017⇒14 janvier 2018 •
Sculptures africaines contemporaines à l'honneur en Avignon - Zibeline

La Ville d’Avignon pare son Palais et ses musées de sculptures africaines contemporaines : une révélation !

La Collection Blachère est exceptionnelle, et en mouvement depuis 30 ans. Le Centre d’Art situé à Apt, au cœur de l’entreprise Blachère illuminations, expose l’art contemporain africain, accueille des artistes en résidence, organise des ateliers en Afrique… Depuis 2004 la Fondation entretient les œuvres de la Collection, participe à la Biennale de Dakar, passe commande à des artistes du continent africain et de la diaspora en ayant à cœur d’allier esthétique et éthique, et de soutenir l’artisanat et l’économie de l’art africain. Une Fondation exemplaire, loin des mœurs de certains  spéculateurs de l’art contemporain.

L’initiative de la Ville d’Avignon ne l’est pas moins : elle accueille pour 8 mois la Collection dans une exposition d’envergure. Qui, par hasard, entre en dialogue avec un des pans de la programmation du Festival. Par hasard ou par convergence ? Les artistes africains sont aujourd’hui au cœur même de la création contemporaine. Des Eclaireurs, véritables.

Sur la place du Palais des Papes une Prière universelle de 7,50m de haut : Ndary Lo, en 2002, soude des fers à béton pour construire un corps tendu vers le ciel, aux bras infinis. Dans le Palais d’autres œuvres de l’artiste, toujours en fer soudé et peint de rouille : des Hommes qui marchent comme ceux de Giacometti, pour dire que l’Afrique doit se lever ; des femmes élancées sans visage, une Maternité ronde emplie de têtes de poupées brulées, des arbres formant une Grande muraille verte : les branches en sont encore des mains tendues vers le ciel, des têtes, des visages, et cette végétation de fer, ces arbres anthropomorphiques semblent crier leur douleur, rempart souffrant contre la désertification et la mort à l’œuvre.

Nos gisants et les vôtres

Dans ces sculptures exposées les cultures s’enchevêtrent, dialoguent avec l’Europe, s’attachent aux arts traditionnels africains. La présence de la figure humaine y est forte : peu d’abstraction, et malgré une grande diversité de matériau et de propos, la volonté de témoigner des souffrances du continent est omniprésente. Ainsi Diagne Chanel, au Musée du Petit Palais, expose quatre gisantes au cœur des sculptures médiévales. Une Saison au Sud Soudan, en 2006, témoigne du génocide ethnique en dialogue avec les tombes sculptées des religieux et des seigneurs : ces quatre femmes de bronze, petites et bien trop jeunes pour mourir, resteront anonymes…

Celle de Colleen Madamombe, My New born baby Child, dialogue elle aussi avec les sculptures médiévales avec lesquelles elle voisine au Palais des Papes : de la pierre serpentine, la plus dure à sculpter, elle fait surgir un visage maternel rond, un bébé lisse, comme une victoire arrachée.

Au Musée Calvet le Lanceur Zoulou d’Ousmane Sow, devenu l’emblème de la lutte contre l’Apartheid, attire tous les regards tandis que le Musée Lapidaire abrite L’Eléphant blessé d’Andries Botha : à terre, mourant, animal de bois parmi les pierres froides… Au Palais des Papes d’autres animaux, très réalistes de Bamadou Traoré : un Gorille et un Buffle faits de matériaux de récupération métalliques, engrenages, clefs à molette, fusibles, bougies, et dont la mécanique fait surgir comme une humanité paradoxale, une proximité déniée.

Lumières et chutes

Deux œuvres plus abstraites mais tout aussi lyriques attrapent la lumière dans les salles basses du Palais : une tapisserie métallique d’El Anatsui, faite de bandes de cannettes et de capsules de bouteilles recyclées, étale ses ors et ses rouges dans la Chambre Antique du Camérier, pendue comme le manteau d’un Pape.

Dans la Salle du trésor, une  magnifique installation de Wim Botha, Solipsis 7.4, interprète la chute d’Icare : faite de néons, de bois léger et d’ailes, de miroirs bleus comme la mer Egée, elle produit un tourbillon de lumière, une descente de plumes, un rêve brisé, un doute profond, une éclipse du soleil et de l’espoir, un solipsisme.

D’autres œuvres, Egg Fight de Yinka Shonibare qui met en scène les combats religieux des voyages de Gulliver ; une Danse contemporaine de Moustapha Dimé, où trois figures filiformes  jouent d’équilibre  et de référence à la Danse de Matisse ; une immense tapisserie de Marcheurs vers un autel chrétien d’Abdoulaye Konaté ; chacune dit la diversité et la force de l’art contemporain africain et entre en dialogue/affrontement avec la mémoire des lieux : avec un Palais, une religion, des musées, un art, qui ont ignoré l’Afrique, et qui pourtant aujourd’hui en sont revivifiés.

Hic ?

Pourtant, si la confrontation avec les collections des musées ou l’histoire du monument enrichit le regard, on aurait aimé que les cartels, plongés dans l’ombre, soient lisibles ; que le parcours dans le labyrinthe du Palais soit fléché pour qu’on puisse y trouver les œuvres ; qu’un document spécifique soit remis au visiteur, avec quelques repères ; qu’il puisse acheter son billet à Calvet ou au Petit Palais plutôt qu’au seul Palais des Papes, où l’attente est souvent longue. Autant d’obstacles qui risquent de privilégier plutôt des visites de tourisme que de festivaliers ou d’amateurs d’art du territoire.

Dommage ? Persistez !

AGNES FRESCHEL
Mai 2017

Les éclaireurs
jusqu’au 14 janvier 2018
Palais des Papes et divers lieux, Avignon
avignon-tourisme.com
fondationblachere.org

Photo  : Confluences, El Anatsui, 2008, bandes d’aluminium et fils de cuivre © Grégory Quittard, Christophe Aubry