Les Objets des mots et la Part du rite vus à la Minoterie

L’actécrit est jolietVu par Zibeline

• 8 octobre 2013⇒11 octobre 2013 •
Les Objets des mots et la Part du rite vus à la Minoterie - Zibeline

Un des mérites les plus saillants d’actoral est de savoir programmer dans chaque lieu des propositions qui lui ressemblent, et peuvent rencontrer, et faire légèrement bouger, son public.

Dans le nouveau théâtre de la Joliette le cycle l’objet des mots, élaboré avec la SACD, jouait sur du velours : nouvelle salle, mais public déjà conquis, dans ces murs tapissés de livres, cet accueil ouvert, cet escalier où l’on descend chercher des mots comme à la Minoterie on montait vers les combles.

En bas donc, grande salle : la Cie du Zerep, soit Sophie Perez et Xavier Boussiron présents aux commandes, mettent sur orbite Stéphane Roger, clown affreux sale et obéissant. Sur un texte de Nathalie Quintane dont on ne sait pas trop ce qui reste, sauf le personnage de Gros pépé papa et son chien, avec des bribes de Duras et des extraits de Macbeth. Cela s’appelle Broute solo, et c’est indescriptible. Comment expliquer qu’un comédien fasse hurler de rire toute une salle en répétant et déclinant sur les tons les plus extravagants qu’une soupe est bonne ? Ou en essayant de monter sur des praticables cul nu après avoir enlevé les leggins que les deux autres, hilares, l’ont obligé à mettre ? Leur regard sur lui, leur manière de lui refiler des consignes absurdes («en anglais», «en zozotant»), de le sadiser en n’envoyant pas la musique, de rire eux aussi à son monstrueux grotesque, introduit encore une épaisseur, une complicité de spectateur avec le public. Savoir jouer ainsi avec son propre ridicule est du grand art.

Nettement moins drôle et pourtant, Yves-Noël Genod qui nous balance un texte de Jean-Michel Espitallier. L’Invention de la course à pied (et autres trucs) est pourtant drôle et cruel : la haine du sport, de ceux qui courent pour rien en uniforme de joggers, de l’éthique proprette, des anabolisants et des musculatures, est toujours réjouissante, surtout lorsque la méchanceté affleure franchement, et que la virilité en prend pour son grade. Mais Yves-Noël Genod joue la désinvolture systématique, avec un débit uniforme, sans contraste, les seuls événements étant le surgissement d’un éphèbe nu et une progression vers l’avant-scène. Le parti pris est bien tenu, mais un peu assommant…

Plus surprenant encore La Part du Rite : Isabelle Launay, conférencière spécialiste de l’histoire de la danse fait un exposé, partant d’Isadora Duncan et sa danse libre jusqu’aux notations codifiantes de Rudolph Laban, et les mettant en rapport avec l’histoire populaire et politique, des années folles au nazisme, de la pratique partagée à la pratique dictée. L’écouter serait déjà passionnant. Mais le dispositif surprend et désoriente : la conférencière est allongée, empaquetée totalement dans une serviette de bain blanche et Latifa Laâbissi, le visage entièrement couvert de ses cheveux, ne va pas cesser de la malmener, la trimballer, la plier, la couvrir, elle toujours enfermée dans sa serviette et poursuivant imperturbablement ses propos sur ce qui signifie le geste libre… La juxtaposition des deux discours, s’il établit clairement une performance –mais comment fait-elle pour parler ainsi malmenée pendant 40 minutes ?- met en place également un tremblement de sens, sans métaphore et sans illustration, quelque chose qui interroge le geste et l’art, à la bonne place.

AGNÈS FRESCHEL
Octobre 2013

Photo : L’invention-de-la-course-à-pied-c-X-D.R

Les Objets des mots et la Part du rite ont été donnés à la Minoterie dans le cadre d’actoral, du 8 au 11 octobre

Théâtre Joliette
2 place Henri Verneuil
13002 Marseille
04 91 90 74 28
www.theatrejoliette.fr