Avant première d'El Niño, opéra de chambre inspiré de Lorca, au Festival de Chaillol par l'Ensemble C Barré

La voix du poète !Vu par Zibeline

• 31 juillet 2016 •
Avant première d'El Niño, opéra de chambre inspiré de Lorca, au Festival de Chaillol par l'Ensemble C Barré - Zibeline

Le 31 juillet, on se retrouve dans le cœur historique du Festival de Chaillol, «the place to be» comme le précise avec humour Michaël Dian son directeur artistique depuis vingt ans. On a perdu pas mal de degrés en quelques d’heures, comme cela se passe parfois à ces altitudes montagneuses et l’église du hameau de Saint-Michel est bien petite pour accueillir le dispositif scénique imaginé par C Barré (ensemble associé au Gmem-CNCM-Marseille). En avant première du Festival d’Île-de France, l’ensemble dirigé par Sébastien Boin y présente son « Opéra de chambre » El Niño.
On aurait volontiers poussé les murs pour y placer un instrumentarium original : deux dispositifs de percussions (gémellaires Claudio Bettinelli et Maxime Echardour), un piano et un clavecin électrique (Antoine Alerini), une contrebasse (Charlotte Testu), un guitariste (Thomas Keck) et le baryton-basse Jean-Manuel Candenot, personnage central d’une mise en espace scénique imaginée par Pablo Volo et Claudine Bertomeu à partir d’un choix de huit poèmes « noirs » de Federico Garcia Lorca !

Il n’est pas le seul à donner de la voix le chanteur de Musicatreize : sa déclamation parlée, chantée, court des profondeurs au falsetto anguleux, criée parfois au moyen d’un porte voix est, ci ou là, relayée par ses compères musiciens (Camille Giuglaris au son). Il narre, incarne des personnages issus des poèmes, ou Lorca lui-même, « Wanderer » au pays de Cervantes perdu dans une pantomime cubiste, au milieu de marionnettes, chevaux de cirque, ange, clown, tête en cage surréaliste (costumes et maquillage Ninon Dann)… Il sera chassé du décor au mitan du récit et au geste autoritaire, automate, d’un chef-dictatorial… pour y revenir, tel un « revenant » d’outre-tombe… allusion biographique au destin du poète et au devenir de son œuvre ?

La musique – car c’est d’un opéra dont il s’agit – porte la double signature de George Crumb, mythe américain octogénaire, avec Songs, Drone & Refrain of Death (1968) et du français Frédéric Pattar, de près de quarante ans son cadet pour Sangre (Création 2016). Les deux langages se succèdent, sans heurt perceptible, à la moitie du spectacle ; des intermèdes instrumentaux s’emboîtent entre les scènes chantées. La matière sonore est effervescente, crépitante, volcanique, les percussions violentes laissent la place à des espaces minimaux, tel un carillon sur deux sons, une simple note tenue… une pulsation cardiaque, obstinée, une chute tapageuse, des voix scandées en mesure, un texte diffracté ou chuchoté… L’atmosphère est étrangement poétique, lunaire (lumières Johnny Rivière) : celle des contes et de l’enfance, mais sombre et morbide, oppressante… Car c’est aussi l’Espagne qui résonne, torturée, tragique, au son d’une guitare figurant le créateur incarcéré – leitmotiv, réflexe primal des dictatures face aux artistes – celle des chevaux de Picasso mis au pas du franquisme, d’une contrebasse plaintive qu’on manipulerait, couchée dans une chapelle ardente…

Une singulière aventure que cet El Niño qu’on attend de voir représenté sur un vrai plateau de théâtre !

JACQUES FRESCHEL
Août 2016

Festival de Chaillol, jusqu’au 12 juillet
www.festivaldechaillol.com

Photos : -c- Marie-Anne Baillon & Alexandre Chevillard