Retour sur le forum du quotidien Libération à la Villa Méditerranée

La Villa qui ouvre, qui ouvre…Vu par Zibeline

Retour sur le forum du quotidien Libération à la Villa Méditerranée - Zibeline

 

L’ouverture au public de la Villa Méditerranée se fait par étapes ! Après un colloque des présidents des parlements européens en avril, un Forum du quotidien Libération a fait bruisser le dialogue… avant un concert puis un docu. Le programme se poursuit et s’intensifie en juin, avec l’ouverture des expositions et pléthore de spectacles, films et concerts. Pour nous habituer peu à peu à l’abondance ?

Libé retrouve son nom

En pleine crise de la presse Libération, qui n’est parfois pas le dernier à jeter de l’huile sur des feux inutiles (voir ici), a voulu à Marseille jouer un rôle fédérateur en invitant intellectuels, journalistes, politiques et citoyens à faire débat autour de l’actualité méditerranéenne. Huit tables rondes très ouvertes à la parole du public ont permis de faire un tour des points chauds du bassin.

Intitulée Agir aujourd’hui en Méditerranée, la table ronde inaugurale réunissait autour d’Alexandra Schwartzbrod le président de la Région PACA Michel Vauzelle, Samir Dilou, ministre tunisien des droits de l’homme et de la justice transitionnelle, et Dimitris Kourkoulas, secrétaire d’État grec aux affaires étrangères. Pour ce dernier, «la Grèce se trouve plus près de la sortie de crise que du début, mais cela dépend beaucoup de ce qui va se passer autour». Pour Samir Dilou, «on ne peut pas demander aux peuples qui ont souffert pendant des décennies d’attendre encore, pourtant la régulation demande du temps». Pour Michel Vauzelle enfin, la solution apportée par les élus locaux peut être celle du dialogue avec la société civile : «Sans attendre que nos gouvernements prennent des décisions, nous pouvons réfléchir ensemble, car les jeunes ont les mêmes préoccupations à Alger ou à Marseille : emploi, drogue, tentations extrémistes…»

Tous s’inquiètent du devenir de la Syrie, des conséquences de cette crise humanitaire énorme, et s’interrogent sur le fait d’armer les rebelles au risque de voir ces armes se retourner contre la population. La Grèce a vu augmenter de 400% le nombre de réfugiés syriens cette année. Dans notre monde globalisé, une économie détruite pèse sur tous les voisins…

Une révolution aussi ! un débat s’interrogeait : Jeunes du Caire de Madrid et d’Athènes, même combat ? Les trois jeunesses révoltées et indignées sont différentes, mais ont des points communs troublants. Encadrés par le correspondant de Libération François Musseau, les jeunes racontent leurs engagements et leurs espérances : «Nous devons réagir, trouver des solutions.» Une meilleure communication entre les élus et le public, entre le Nord et le Sud, et grâce aux réseaux sociaux permettrait selon eux une meilleure mobilisation citoyenne. Pour évoluer, pourquoi pas ?, «vers une nouvelle Europe plus solidaire». Car l’essentiel pour eux est de voir se dessiner un avenir qui les prenne en compte, enfin.

Une exigence plus criante encore lorsque les regards se concentrent sur Alger Nouvelle Génération : en 6 courts métrages, on découvre 6 regards différents sur Alger rassemblés par les deux journalistes Aurélie Charon et Caroline Gillet dans un documentaire. L’objectif, comme celui de la table ronde qui suit, est de faire entendre la voix des jeunes Algériens en ce cinquantenaire de l’Indépendance. Une jeunesse qui ressent le vide, l’ennui et l’immobilisme mais aussi, comme le fait remarquer Amina Zoubir, l’une des six cinéastes, le manque d’espace laissé à l’individu. Dans cette Algérie «en quête d’une autre histoire», la sociologue Fatma Oussedic rappelle l’importance de la lutte féministe, puisque l’assujettissement à l’homme reste ancré dans le mode de vie, sans réel changement générationnel.

Presse et libération

Mais c’est sans doute lorsque les débats ont abordé l’information qu’ils ont eu le plus de sincère acuité. Ainsi, pour parler d’AL-Jazzera au-delà des clichés, Mathieu Guidère, professeur d’Islamologie à l’université de Toulouse, retraça brièvement l’histoire de la chaîne d’information atypique de sa création en 1996 jusqu’à son rôle dans le Printemps Arabe. La perception de la chaîne a fortement changé depuis que, sans être actrice des révolutions elle en a permis la diffusion, et a donné un visage et une parole à l’opposition. Mais c’est aujourd’hui qu’elle se banalise : fortement concurrencée dans les pays où la parole s’est libérée, Al Jazzera est en perte d’audience… et se recentre sur le sport, une branche considérable qui impacte majoritairement les jeunes.

Le débat sur le traitement de l’information dans la presse méditerranéenne a su se préserver des évitements habituels et Nicolas Demorand a d’emblée précisé les enjeux : «les voies et moyens du journalisme de qualité sont en érosion constante. Et si la presse écrite disparait, les médias dominants, audiovisuels, ne feront pas le travail démocratiqueIgnacio Cembrero chiffra précisément le problème : El Païs avait en 2006 420 journalistes et vendait 430 000 exemplaires. Aujourd’hui les ventes ont chuté à 310 000 exemplaires, et les recettes publicitaires ont diminué de 60%. Le journal autrefois largement bénéficiaire est aujourd’hui en déficit, les journalistes sont moins de 300, et font le même travail qu’avant, augmenté de celui pour les éditions numériques… Le traitement de l’information, forcément, s’en ressent, le travail d’investigation est devenu trop rarement possible, les sources sont moins vérifiées, on cherche des sujets qui se vendent, et ce qui coûte cher, enquête au long cours ou à l’étranger, présence au parlement européen ou couverture régionale, tout cela se réduit… Avirama Golan, journaliste israélienne, répondit à une spectatrice qui l’interpellait sur le traitement d’un fait divers à Aubagne, qui avait été présenté dans Ha’aretz comme une agression à caractère antisémite alors qu’il s’agissait d’une simple altercation : elle avoua, impuissante, que les faits divers internationaux ne pouvaient plus être traités sérieusement, vérifiés, les témoignages confrontés, et que son journal s’en remettait comme les autres à des relais pas toujours fiables : «Aujourd’hui on sait tout dans l’instant, c’est magnifique, mais les fausses nouvelles aussi se multiplient.»

Yannis Pretenderis, éditorialiste pour les quotidiens To Vima et Ta Nea, fut encore plus amer : «La presse grecque n’a pas vu venir la crise, et le peuple le lui reproche, nous traversons une véritable crise de confiance parce que nous n’avons pas été assez bons, et ne le sommes toujours pas.» Quant au traitement de la question européenne il est «à côté de la plaque, la presse se focalise sur Merkel petit Satan, et n’enquête pas.» Et Yannis Pretenderis de conclure : «Nous devons inventer un nouveau type de journalisme, qui sache traiter des problèmes européens, qui intervienne dans la vie publique, qui dise pourquoi la Grèce est en faillite, qui voit venir les choses et les analyse. Qui cherche à savoir à qui est la faute et comment en sortir.»

Redonner de la crédibilité et de la force démocratique à la presse, débattre de son avenir et de ses formes, est sans doute le meilleur moyen pour retrouver des lecteurs. Le Forum Libération a su ouvrir à la fois un débat sur cet avenir, et brillamment inaugurer l’esprit démocratique de cette nouvelle maison de la Méditerranée.

AGNÈS FRESCHEL, GAËLLE CLOAREC et MANON MATHIEU

Ces débats ont eu lieu les 19 et 20 avril

Villa Méditerranée
Esplanade du J4
13002 Marseille
04 95 09 42 52
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